Jeudi 14 novembre 2002

Des hommes de passage

Un documentaire de Bruno Bouliane

Bordeaux. La prison.
Ses murs, ses cellules, ses barreaux.
Ses hommes aussi. Surtout eux.
Des hommes sur qui l'emprisonnement
a l'effet d'un catalyseur.
Animés par l'urgence de dire, leurs mots..

..trop longtemps refoulés, se bousculent.
Dans l'intimité d'un studio, ils s'abandonnent et participent,
à une émission de radio qui ne ressemble à aucune autre.
Bien que prisonniers de leur passé, là, face au micro, ensemble,
ils font entendre leur voix et découvrent le pouvoir des mots.
La radio en dedans..




Salut Je m’appelle Alexe, Monsieur Ménard (on dit jamais deux sans trois, vous êtes au Souverains anonymes pour la troisième fois, vous commencez à récidiver vous là..!!).

Bonjour Monsieur le Ministre, Monsieur le Sous-Ministre, Madame l’administratrice, distingués invités, chers amis, chers Souverains, chers ex-détenus mais toujours Souverains, chers journalistes et cher Bruno Bouliane.

Cher Bruno, Quand Mohamed m’a demandé si je veux témoigner dans un documentaire, j’ai tout de suite dit oui parce que j’ai toujours rêvé de me voir plus grand que nature sur un grand écran. Maintenant que je viens de me voir, franchement, je me trouve pas pire… Vous n’êtes pas d’accord..?

Sincèrement, participer à ce film pour moi, c’est une expérience très enrichissante. Mine de rien, ce film fait partie de mon cheminement de socialisation. Comme je suis quelqu’un qui a fait quand-même passablement beaucoup de temps, j’ai besoin de vivre des expériences marquantes pour m’éloigner de la prison.. Ce film pour moi, ce n’est pas juste un témoignage que j’ai rendu, c’est une grande expérience que j’ai vécue.. Je ne l’aurais pas vécu si je n’étais pas un accro de l’activité Souverains anonymes.

Le film de Bruno a choisi de présenter un aspect différent de la prison et des détenus. J’espère que c’est comme ça qu’il sera perçu par les médias et par le public. Vous avez remarqué, ça n’a rien avoir avec certains reportages ou certains films qui ont construit une image du détenu comme si c’était le mal incarné.

Et à propos de mal incarné, je vais vous raconter deux petites anecdotes que j’ai vécues à Souverains anonymes. La première ça fait dix ans. La dernière il y’a une semaine..

Il y’a dix ans j’étais à Bordeaux, je me rappelle une nuit de samedi j’écoutais CIBL dans ma cellule, musique créole et puis tout d’un coup j’entends l’animateur présenter une émission spéciale avec les détenus de Bordeaux.. Je vous rappelle qu’il y’a dix ans Jean-Bertrand Aristide était en exil et presque toute la communauté haïtienne de Montréal était pour son retour au pouvoir. Pendant que Titide était aux USA, moi j’étais à Bordeaux. Et moi j‘étais contre le retour de Titide au pouvoir et je n’étais pas le seul.. J’ai eu donc l’occasion d’exprimer mon opinion sur le sujet avec 9 autres haïtiens à l’émission Souverains anonymes. Mohamed a eu l’idée de prêter l’émission à l’animateur haïtien de CIBL pour faire connaître notre opinion à la communauté haïtienne, une façon pour nous de faire partie du monde.. Cet animateur a eu le malheur d’avertir les auditeurs avant de diffuser l’émission en disant ‘’Attention, ceux que vous allez entendre ce sont des détenus, ils ne savent pas de quoi ils parlent, ils ne connaissent pas l’histoire de leur pays..’’ À la fin de l’émission, des haïtiens de Montréal ont appelé en ligne ouverte pour nous insulter de tous les noms.. Imaginez, je suis dans ma cellule et j’entends du monde qui m’insulte moi personnellement parce que je suis un détenu, pour eux je ne devrais même pas parler sur les ondes. Pour eux, un détenu n’a rien à dire. Il ferme sa gueule. En passant, sur Aristide, le temps nous a donné raison, mais ça c’est une autre histoire.. Pour ceux qui connaissent bien Mohamed savent qu’avec lui la réplique ne tarde pas. Il a réalisé avec nous une autre émission consacrée à la liberté d’expression du détenu. Une émission qui a été enregistrée et diffusée une semaine plus tard à CIBL et dans plusieurs radios communautaires du Québec. Je me rappellerais toujours de ma dernière phrase dans cette émission ‘’Souverain anonyme for life’’.

Jeudi dernier, nous avons reçu sur cette même scène un artiste chanteur d’origine rwandaise, québécois d’adoption. Il s’appelle Corneille, il nous a parlé, il nous a chanté comme un Dieu.. Ce gars-là, a toutes les raisons du monde pour devenir un criminel, un mercenaire ou même terroriste.. Il a perdu 9 membres de sa famille dans le génocide du Rwanda, ils ont été assassinés devant lui. Par son témoignage, Il nous a donné une leçon d’humanité comme on en reçoit rarement dans la vie. Je tiens à lui rendre hommage, à lui et à sa voix qui, je suis sûr, va envoûter bientôt les Québécois. Si je parle de Corneille, c’est parce qu’il aurait pu faire partie du film de Bruno Bouliane, parce que c’est avec des hommes comme Corneille, comme Ahmed Marzouki et comme Wajdi Mouawad, comme Isabelle Brabant, comme France Paradis qu’un détenu prend conscience du fait qu’en dedans il ne devrait être que de passage.. Il y’a autre chose dans la vie que la prison. Je vais quitter bientôt Bordeaux, mais je resterai Souverain. Souverain for life.

Alexe
Souverain anonyme.


Salut, je m’appelle Nicodème. J'ai fais du temps une fois, ça a duré 18 mois, les seules fois que je suis revenu c'était par invitation de Mohamed, pour lire mes poèmes et raconter un peu ce que je suis devenu.. Cette fois ce n'est pas Mohamed qui m'invite. C'est Bruno Bouliane.. Comme vous, je viens de voir son film. Je me suis reconnu dans ces hommes de passage et je me souviens: Je vous en raconte une. Ça s'est passé en 93, Un jour je suis aller voir Mohamed avec un poème qui dénonçait la guerre du Golf. J'lui ai montré fièrement ''convaincu qu'y me baptiserait poète du mois''... en le lisant, y s'est mit à rire pis à me dire: - C'est bon Nico mais tu va me retravailler ça, t'es capable de l'améliorer ton poème.. t'arrêteras pas la guerre, mais t'auras fais quelque chose de beau pour toi.. J'en revenais pas, ce jour là, quelqu'un en prison m'a donné le goût de me surpasser, ce jour là, quelqu'un m'a fait confiance pis dans mon cœur j'étais pus un minable, un raté, un bon à rien, mais une âme à part entière, quelqu'un de libre, quelqu'un de fière… Et puis il y'a eu cette mémorable première rencontre avec Albert Jacquard, comment oublier ce qu'il a dit à la fin de la rencontre. Il nous a dit simplement que nous étions, nous les Souverains anonymes, des grands de ce monde. J'en revenais pas qu'un grand de ce monde nous qualifie de grand, nous des petits criminels..! il faut dire que nous l'avions impressionné avec nos questions, nos paroles, notre curiosité. Mohamed m'avait confié le rôle de maître de cérémonie.. Ce jour là! nous n'étions plus des petits criminels ; Nous étions grands! nous étions Souverains! comme à chaque rencontre d'ailleurs. Souverains anonymes m'a donné le goût d'écrire. Si vous saviez combien de papier j'ai gaspillé. Mohamed est capable de me faire reprendre un poème 14 fois..! encore aujourd'hui, il me soutient et publie mes poème dans le site des Souverains. Parfois quand me vient l'idée d'un texte, je pense à mon passage a Bordeaux pis j'entends Mohamed me parler, m'encourager: Vas-y Nico Awaye! t'es capable! Pis le plafond de ma chambre se met à rêver que c'est moi qu'on invite aux souverains, que c'est pour moi qu'on fait la haie d'honneur, que c'est à moi qu'on pose les questions, que c'est pour moi que les journalistes se sont déplacés… Et toi Bruno, J'espère que ton film ne sera pas de que passage sur les écrans et dans les consciences, je souhaite qu'il vive longtemps dans les cœurs des gens pour qui tu viens d'ouvrir une authentique fenêtre sur un monde ignoré mais réel.. Tu viens de faire quelque chose de grand en présentant les détenus comme des hommes. Comme Souverains anonymes, ton film rappelle les gens qu'en prison les hommes ne sont que de passage. Je suis ému devant ton film et mon cœur y sait pus vraiment de quel côté battre quand vient le temps de te dire merci.

Nicodème.
Aime Le Souverain.


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©M.L. 2002