Radio Souverains

Criminologues et criminologie

Jeudi 4 décembre 2008

Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "

Je n'quitte pas Bordeaux
ce n’est pas un drame
je m’évade dans les mots
et les yeux de quatre femmes

Ma vie est un roman
Ma vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que je me pose
en vers et en proses
Je vous salue crème de la crème, de la crème de la criminologie..
Et je vous plaide notre cause

Sylvie Frigon, Lucie Tritz, Gabrielle Lalonde,
Geneviève Lescault,
Et Antoine Côté-Legault

Bienvenue parmi les
Souverains anonymes

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Version complete 1h 51mn

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échange sans barrières sur la criminologie
entre futurs criminologues et détenus

Reportage de Macadam tribus 15 mn.

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01- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine, je m’appelle Sébastien. Vous avez fait deux heures de route, d’Ottawa à Montréal pour venir nous voir. Moi et mes amis Souverains, nous sommes très contents de rencontrer enfin des criminologues à qui nous avons des choses à dire, des questions à poser et même quelques critiques sur la criminologie. À vous d’en profiter. Lucie et Geneviève, vous terminez votre Maîtrise en criminologie. Gabrielle et Antoine, vous avez d’abord étudié en théâtre avant d’arriver en criminologie, vous aussi, vous terminez votre maîtrise. Et toi Sylvie, tu es la directrice du département de criminologie à l’Université d’Ottawa et vous êtes aussi l’auteure du roman Écorchées qui raconte les conditions des femmes dans une prison québécoise. Si vous êtes avec nous aujourd’hui, c’est parce que vous aviez d’abord invité Mohamed pour donner une conférence sur le programme Souverains anonymes et le rôle de l’art sur la réinsertion des détenus. On en reparlera plus tard. Au début de sa conférence, Mohamed vous a fait la surprise d’un montage sonore dans le quel, plusieurs Souverains vous ont fait part de ce qu’ils pensent du métier de criminologue. À la fin du Montage, c’est moi-même qui vous ai lancé l’invitation de venir à notre émission. Je suis ravi et honoré de voir que vous avez accepté l’invitation.. Alors, avant de vous livrer nos témoignages et nos questions sur le métier de criminologues, voici la première question que je vous pose au nom de tous mes amis Souverains : Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un homme ou d’une femme lorsque un jour, il ou elle, prend une décision bizarre, celle d’aller étudier en criminologie..? Autrement dit, quelle mouche vous a-t-elle piqué à cet instant ou vous vous êtes imaginé en train de travailler dans une prison..?

02- Bonjour à vous tous. Je m’appelle Mohamed. En fait, si on vous pose la question pourquoi avez-vous choisi le métier de criminologue, c’est parce que franchement parfois on se demande à quoi ce métier sert-il réellement ? Chacun de nous, a l’impression ne jamais avoir rencontré un criminologue. On sait qu’ils existent en prison, on sait qu’ils sont derrière les bureaux, mais ils ne s’affichent pas comme criminologues. Quand je rencontre un agent de probation, je ne connais pas sa formation, est-il psychologue ? Est-il criminologue ? Est-il éducateur spécialisé ? Est-il chef cuisinier ou Plombier ? C’est pour vous dire chers futurs fonctionnaires des Services correctionnels à quel point votre métier est méconnu par ceux qui les concernent le plus. Vous allez bientôt entreprendre une carrière de criminologue. Vous allez prendre certaines décisions graves qui auront un impact direct sur la vie des gens. Êtes-vous réellement conscients de la gravité de votre métier et toute la responsabilité que cela représente..?

03- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine. Je m’appelle Emmanuel. Le seul criminologue que nous avions déjà reçu à notre émission s’appelle André Normandeau. Voici ce qu’un ami Souverain lui avait dit : ‘’Un criminologue aurait pu être un criminel. Et un criminel aurait pu être un criminologue. Les deux ont en commun le mot crime. Il y a un qui le fait et l’autre l’étudie. Mais les deux en vivent. Cependant, moi je crois que certains criminels à leurs façons sont des criminologues qui s’ignorent parce qu’ils savent vraiment c’est quoi un crime, ils savent peut-être mieux que le criminologue ce qui les poussent à poser certains gestes. Et parce qu’ils ont une certaine expérience dans le domaine ils peuvent donner de bons conseils à des jeunes pour les sauver de la délinquance. Personnellement, j’ai appris beaucoup auprès de quelques anciens détenus qui ont une expérience de vie très enrichissante. D’ailleurs, parmi nous je peux nommer notre ami Souverain Raymond qui est entré en prison la première fois en 1977. C’est un homme très respectueux et très respecté. Il a 11 enfants avec 11 femmes différentes. Il a aussi d’autres qualités. Il y’a chez-lui une sagesse qui impose le respect. Toujours disponible pour écouter ses camarades de prison. En plus, il connaît très bien comment fonctionne le système. Je ne vous demanderais pas si au début de votre carrière, vous aller demander conseils à des anciens criminels, mais allez-vous au moins ne pas imiter certains anciens criminologues qui ne sont pas vraiment des modèles à suivre..?

04- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine. Je m’appelle Éric. Mon aventure dans le système carcéral a commencé alors que j’avais 15 ans. Pour ne pas aggraver ma situation, je me suis inscrit à l’école. Je voulais vraiment m’en sortir. J’avais une blonde qui m’encourageait. Mais j’étais jeune et confus, j’avais besoin d’un soutien spécial pour m’aider à voir plus claire. Malheureusement, je sentais l’indifférence totale autour de moi. Mon agente correctionnelle me disait ‘’fait ton chiffre et attend comme tout le monde ton 2/3’’. Un jour, elle m’a dit qu’un prédateur sexuel avait plus de chance que moi de s’en sortir. En me disant ça cette agente correctionnelle a brisé toute confiance entre moi et le système. Comment faire confiance à un représentant du système correctionnel qui me compare à un prédateur sexuel ? Je suis devenu très révolté, très en colère. D’ailleurs pas longtemps après, je me suis retrouvé au maximum. À 18 ans déjà, je suis passé de la petite école à la grande école du crime. Après plusieurs demandes, j’ai réussi à avoir un rendez-vous avec une psychologue qui m’a dit qu’elle ne comprenait pas comment je peux être aussi calme et avoir un dossier aussi lourd. Elle ne savait pas si elle devait se fier à moi ou à mon dossier devant elle. Finalement, elle a préféré se fier seulement au dossier. Par mon témoignage, je ne veux pas dire que ma criminalité est la faute des autres seulement. J’assume totalement mes erreurs. Mais je suis aussi le fruit d’un système qui ne fonctionne pas aussi bien qu’on veut le laisser entendre. Certains gardiens peuvent faire mieux que juste garder et certains criminologues ou psychologues peuvent faire mieux que juste se fier au dossier. Je sais que je suis bon, que j’ai un bon cœur, que dans ma vie je n’ai pas fais que du mal. J’ai des rêves et des projets pour s’occuper de moi et de ma famille. Si on me donnait la chance de les exprimer. En tout cas, je suis content de le faire ici à Souverains anonymes. J’espère que mon

petit témoignage vous sera utile. Merci de m’avoir écouté et surtout Merci d’avance de ne pas comparer un détenu à un prédateur sexuel..!! 05- Bonjour chers criminologues, je m’appelle Daniel, je vais vous répéter le témoignage que notre ami Mario a fait dernièrement devant un invité. Je le cite ‘’J’ai développé avec le temps une colère contre le système avec le résultat qu’aujourd’hui, je me demande si toute cette colère n’a pas plus servi le système que moi-même. J’ai été à Bordeaux en 1993, je suis encore à Bordeaux en 2008. Je ne vous raconterai pas tous les difficultés que j’ai rencontrées dans ma vie. Je ne me lamente pas sur mon sort et j’assume les conséquences de mes gestes. Il demeure que je n’arrive pas à me débarrasser de cette colère contre le système. J’ai même parfois l’impression que cette colère fait l’affaire du système. Que le système se nourrit de ma colère’’. Fin de citation. Personnellement, je crois que le système judiciaire et carcéral se nourrit de la colère de beaucoup de gens. Une colère souvent mal exprimée, mais dans la plus part des cas, elle demeure le fruit d’un profond sentiment d’injustice. En tant que quelqu’un qui a été longtemps en colère dans sa vie, je me demande comment un criminologue peut-il aider à calmer la colère d’un détenu au lieu de l’attiser. Comment lui apprendre à la doser au lieu de la mépriser. Il y’aurait sûrement moins de récidive en prison si on cherchait à comprendre les raisons de la colère. Puisque j’ai la chance d’avoir devant moi des futurs criminologues qui m’écoutent, je n’ai qu’un conseil : Quand vous aurez devant vous une personne incarcérées en colère, SVP, rappelez-vous d’abord que la colère est humaine, que derrière la colère il y’a un message mal exprimé. Cherchez à comprendre le message avant de juger le messager. Merci.

06- Bonjour Sylvie, c’est encore Rollo. Tu es professeur et directrice du département de criminologie à l’Université d’Ottawa. Il paraît que tu n’es pas une criminologue comme les autres. Tu es une des rares professeurs de criminologie qui donne un cours sur l’art en prison. Notre album de chansons Libre à vous fait l’objet d’analyse de tes étudiants. Ici à Souverains anonymes, la créativité des détenus est très encouragée. En musique, en chanson, en poésie et parfois en théâtre. J’ai moi-même fait plusieurs performances théâtrales et musicales dans le cadre de notre émission. Une de mes performances, je l’ai fais devant Serge Ménard, ancien Ministre de la Sécurité Publique qui est venu trois fois à notre émission. Il faut rappeler que dans une prison, les détenus sont de toute façon très créatifs, mais leurs créations ne sont pas toujours valorisées, considérées, exposées. Le Musée Populaire de Trois-Rivières a organisé en 2006 une grande exposition consacrée aux œuvres d’arts des détenus. Aucun grand média n’a parlé de cette exposition qu’on a appelé ‘’L’art de s’évader’’ qui a pourtant duré plus d’un an. Nous avons à Bordeaux un atelier de poterie où les détenus font des merveilles. L’organisme ARCAD organise annuellement des ventes aux enchères avec des œuvres faites par les détenus des pénitenciers. Mais le grand public ne sait rien de tout ça. Ma question Sylvie, est-ce que tu penses que l'art et la culture seront de plus en plus encouragés dans les prisons..?

07- Bonjour c’est encore Mohamed. Ma question s’adresse à Gabrielle et Antoine. Puisque vous avez d’abord étudié en théâtre avant d’arriver en criminologie, alors parlons de théâtre. Moi aussi quand j’étais jeune j’ai fais un peu de théâtre à l’école. Parmi les personnages que j’ai interprétés, l’Avare de Molière. Des années plus tard, j’ai joué un autre rôle. Cette fois, c’était devant un juge. Résultat, je suis à Bordeaux et franchement, j’aurais bien aimé rencontré un ou une criminologue qui a une formation en théâtre pour réveiller mes talents de comédiens. Alors si vous aviez à utiliser votre formation théâtrale dans votre fonction de criminologue, de quelle façon exactement allez-vous vous prendre pour faire du théâtre un moyen de réinsertion sociale ?

08- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine. Je m’appelle Anthony. Je ne vous dirais pas ce que je pense des criminologues que j’ai rencontré dans ma vie. Éric a bien résumé ce que je pense d’eux. Je préfère vous parler plutôt de mon statut de Souverain. J’ai connu Mohamed et son programme au début des années 90. Dès la première rencontre, je ne me sentais plus en prison parce que dans ce programme je n’étais pas reçu comme un prisonnier mais comme un artiste. C'est-à-dire libre de m’exprimer et surtout libre de chanter. J’ai chanté avec beaucoup d’artistes invités de Souverains anonymes. Et pourtant, je suis quelqu’un plutôt timide. Des milliers d’autres Souverains ont pu profiter de ce programme pour faire valoir leur talent et retrouver un peu leur estime de soi. Ici, je ne suis pas un détenu, on ne me demande pas ce que j’ai fais pour être en prison. On ne fouille pas dans mon dossier. Ici, je suis un Souverain. Souverain de mon destin. Souverain de mon talent d’artiste. Et pour vous donner une idée de quoi nous sommes capables comme artistes, voici un extrait de la rencontre avec l’artiste Pascale Rochette. (extrait vidéo). C’est juste un extrait, vous pouvez écouter toute l’émission sur notre site web. Et pour conclure, je vous dirais que l’art en prison, ce n’est pas juste pour nous distraire, c’est vraiment pour nous épanouir. Dans un an, Mohamed va publier les résultats d’un projet sur lequel les Souverains auront travaillé depuis 5 ans. Ça s’appelle Rap des hommes rapaillés. Ça sera pour célébrer le 20 me anniversaire de Souverains anonymes. Je ne vous dis pas plus. Attendez la surprise. Et pour conclure, je vous dirais qu’écrire une chanson ou un poème dans une prison, c’est la meilleure façon de s’en libérer. Merci!.

09- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine. Je m’appelle Gilles. On m’appelle le français parce que je suis comme toi Lucie, un maudit français. Aujourd’hui j’en ris, mais très jeune, je ne trouvais pas drôle que mes amis québécois me traitent de français et que mes amis anglais me traitent de québécois. Je ne me sentais appartenir à aucune culture. Il fallait que je me fasse une place. Je suis devenu alors chef d’une gang de ruelle. Plus tard, j’ai essayé de trouver un sentiment d’appartenance dans l’armée canadienne que j’ai quitté 3 ans plus tard. L’armée c’est la plus grande supercherie que l’humanité a inventé. Commettre des crimes au nom de l’État, j’ai laissé ça à d’autres. Je suis devenu alors un vrai marginal. Venir en prison c’est une façon pour moi de vivre cette marginalité. Ici, je me trouve avec d’autres marginaux comme moi. Des frères. Même si je ne les connais pas tous personnellement, je les aime tous. Mais, je ne suis pas en train de vous dire que j’aime la prison. J’aime les hommes qui s’y trouvent parce que comme moi ils sont en quelque sorte des survivants. Nous survivons à une société qui carbure à la performance, à la consommation et à l’argent. La crise financière mondiale actuelle est une démonstration de cette course folle aux millions. On parle de parachutes dorés, de salaires disproportionnés et de taux d’intérêt imaginaires. Résultat : Faillite et chômage pour des millions de gens. Retraite dorée à coups de milliards pour quelques uns. Il n’existe pas apparemment de criminologues pour ces voleurs de pauvre monde. En tout cas moi, devant une telle crise, je me sens bien dans ma marginalité. J’ai rien perdu, j’ai rien gagné. Je veux continuer à vivre simplement, lentement, calmement et toujours marginalement. Je n’ai aucun conseil à vous donner, faîtes confiance à votre intuition, elle saura mieux vous conseiller que moi.

10- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine, je m’appelle Rollo. Comme vous devez savoir, dans quelques jours, c’est-à-dire le 10 décembre 2008, on va célébrer le 60 me anniversaire de la Déclaration des droits de l’Homme. Alors, j’ai décidé de rendre hommage à cette Déclaration à ma façon. Si vous permettez, j’aimerais devant vous adresser une lettre à un homme détenu dans une prison que les américains appellent Guantanamo. Ils auraient pu l’appeler aussi ‘’l’Enfer sur terre’’. Voici donc ma lettre à Omar Khadr. Cher Omar, À l’occasion du 60 me anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, j’aurais pu choisir d’écrire à un prisonnier politique pour dénoncer un de ces régimes sanguinaires qui tuent toute liberté d’opinion. Un de ces régimes où des opposants politiques sont arrêtés, torturés et souvent condamnés à la prison à vie. J’ai préféré plutôt m’adresser à toi. Parce que pour moi, tu es devenu malgré toi un prisonnier politique. Ton crime c’est d’être un canadien qui ne porte pas ‘’le bon nom’’. Un nom comme Tremblay, Bouchard, Mulroney ou Trudeau. Ton crime, c’est aussi d’être le fils d’un père qui t’as enrôlé dans une guerre d’adultes alors que tu n’avais que 11 ans. Tu avais 15 ans lorsque les américains t’avaient arrêté en Afghanistan. Selon certaines conventions internationales sur l’enfant soldat dont le Canada est signataire, on devrait te protéger au lieu de t’emprisonner. Il paraît que tu as même fait l’objet d’une certaine torture à Guantanamo. Quand je pense que malgré toutes ces informations, le Premier Ministre canadien n’a pas bougé le petit doigt pour t’apporter assistance. Je pense à tous ces immigrants du Canada qui ont quitté leur pays d’origine pour s’installer au Canada avec l’espoir de se sentir mieux respecté dans leur droit. Je pense à ma propre mère qui a fui la misère d’Haïti pour offrir à moi et ma sœur un avenir meilleur. Ton père est mort, moi c’est ma mère qui est morte. Je les imagine en train de nous regarder de là haut, toi à Guantanamo, moi à Bordeaux. Regrettent-ils d’avoir décidé un jour de faire immigrer leurs familles au Canada..? J’espère que non. Parce que j’ai espoir que très bientôt tu rentreras chez-toi et tu retrouveras ta mère. Je sais qu’elle te manque beaucoup. J’ai aussi espoir que la Justice canadienne te blanchira de toutes les accusations. Peut-être même que tu seras indemnisé par quelques millions de dollars. Mais quelques soit le montant de l’indemnisation auquel tu auras droit, ça ne te redonnera pas l’enfance volée.

Mon cher Omar. C’est à partir de ma cellule de la prison de Bordeaux à Montréal que j’ai pris le temps de t’écrire ces quelques lignes pour te dire que je ne t’oublie pas. Que nous sommes des milliers de canadiens à penser à toi. Que plusieurs manifestations et pétitions ont été organisées pour exiger du Gouvernement canadien de te rapatrier chez-toi au Canada. Depuis la publication des images de l’interrogatoire que tu as subi à Guantanamo par des agents de renseignements canadiens, tout le monde a parlé de toi. Tout le monde trouve inacceptable que tu sois le seul détenu ressortissant d’un pays occidental qui n’est pas encore rapatrié chez-lui. Si le Premier Ministre canadien t’oublie, le Canada ne t’oublie pas. D’ailleurs, chacun des 30 articles de la Déclaration universelle des Droits de l’homme te protège. Un des rédacteurs de cette Déclaration est un canadien. Il s’appelle John Humphrey. 60 ans auparavant, cet homme a pensé à toi quand il a écrit le premier article de la Déclaration ‘’Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité’’. Apparemment Monsieur Stephen Harper, Premier Ministre du Canada ne comprend le sens du mot fraternité. Heureusement tous les canadiens ne sont pas comme lui.

Cher Omar, à ta sortie de Guantanamo, je me promets de faire un clin d’œil au ciel. À ton père et à ama mère. Quand à moi, je ne suis que de passage à Bordeaux. Ça sera mon dernier passage, j’ai une fille à nourrir et à aimer. Je ne me plains pas puisque je connais ma date de sortie. Patience mon frère. ’’Dieu est avec la patients’’.

Ton ami Rollo.

11- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine, Je m’appelle Mohamed. Je suis de la Guinée. Je suis arrivé au Canada il y’a 10 ans pour faire des études en science politique. Mais finalement j’ai bifurqué pour une certaine délinquance qui m’a conduit jusqu’à la prison de Bordeaux. J’ai toujours pensé que la délinquance chez-moi n’était qu’une forme d’aventure. Un genre de curiosité. En fait, je n’ai jamais eu l’occasion de me trouver devant un psychanalyste ou un criminologue pour m’aider à comprendre d’où vient ma délinquance. Et finalement, c’est en préparant cette rencontre avec Mohamed Lotfi que j’ai remonté dans le temps pour me rappeler certains évènements qui ont sûrement contribuer à faire de moi le délinquant que je suis devenu. Pour faire court, c’est à l’âge de 15 ans que je me suis trouvé un jour en train de courir à toute allure pour échapper aux balles des militaires qui tiraient aveuglément sur tout ce qui bouge. Autour de moi des hommes, des femmes et des enfants tombaient comme des mouches. Le peuple de la guinée avait faim et soif. Et c’est par solidarité à la situation de mon peuple que j’avais voulu moi aussi manifester mon indignation. Je viens d’une famille plutôt aisée, mais ma conscience ne supportait pas l’injustice de cet écart entre les pauvres de mon pays de plus en plus pauvres, et les riches de mon pays de plus en plus riche. Je me sentais impuissant devant cette injustice, mais la moindre des choses que je pouvais faire c’était de manifester. Plus jeune, j’avais déjà visité plusieurs pays voisins de mon pays où j’étais témoins d’une guerre atroce. Très jeune, j’avais vu des femmes éventrées, des enfants décapités, mais jamais je ne pensais qu’un jour j’allais voir dans mon propre pays presque les mêmes atrocités. Cela est arrivé au court d’une manifestation qui a tourné à un bain de sang. J’avais 15 ans et je crois que ce jour là quelque chose en moi a été assassiné. En fait ce jour là, on a tué en moi toute confiance en l’homme. Je ne croyais plus à rien. Je suis devenu très turbulent au point que mes parents, pour me calmer, ont jugé bon un jour de m’envoyer dans un pays froid. Ils ont cru que la neige allait me calmer. Que les études en sciences politiques allaient faire de moi un homme plus raisonnable, plus sage, assez sage au point de devenir peut-être un jour le futur président de mon pays. De jour au lendemain, je suis passé d’un pays pauvre à un pays riche. D’un pays ou la vie d’une personne ne vaut rien à un autre pays ou la justice et la démocratie protège la vie de tout citoyen. Mais quelque chose en moi m’empêchait de jouir de cette liberté nouvelle. Peut-être parce que je trouvais injuste cet écart entre mon pays d’origine et mon pays d’accueil. Comment jouir de la liberté et de la démocratie alors que des millions de mes frères et mes sœurs africains souffrent de soif, de faim et de sida. Comment jouir de la liberté alors que dans mon pays et dans plusieurs pays d’Afrique, des milliers d’hommes et de femmes de conscience sont condamnés à la prison parce qu’ils ont osé réclamer la dignité. En fait, je me suis rendu compte que la Guinée que j’ai quitté, ne m’a jamais quitté. Je porte toujours en moi le traumatisme d’un jeune de 15 ans. Je ne crois pas qu’on devient criminel par choix. Je ne croix pas non plus qu’on vient au monde criminel, on le devient. Mais on n’est pas obligé d’être criminel à vie. Moi, c’est la première fois que je mets les pieds dans une prison et je crois que c’est la dernière. J’ai encore du travail à faire sur moi. Je dois renaître de mon passé fait de sang et de cendre. Si je veux retrouver ma confiance en l’homme, je dois commencer par retrouver la confiance en moi. Merci de m’avoir écouté. Merci d’écouter d’autres personnes comme moi que vous allez sûrement croiser dans votre carrière. Si un jour je deviens moi aussi criminologue, ça serait pour aider à réinsérer certains criminels qui ont commis des crimes contre l’humanité. Comme par exemple ceux qui se trouvent à la tête de mon pays. Un pays que je vous souhaite un jour de visiter. Mais attendez d’abord que je le libère. MERCI!

12- Bonjour Sylvie, Lucie, Gabrielle, Geneviève et Antoine. Je m’appelle Nadim. Comme vous savez le Canada est un pays d’immigrants. Parmi ces immigrants, plusieurs arrivent des pays où il y a des guerres civiles. Les plus traumatisés par ces guerres sont les jeunes et les enfants. Quand je suis arrivé du Liban avec ma famille, moi aussi quelque chose en moi a été cassée. Je ne veux pas justifier le mal que j’ai fais, j’en assume totalement les conséquences. Mais je me demande quand-même si dans la criminologie, on pouvait porter attention à ceux qui ont été les enfants de la guerre. Si dès la première sentence, un criminologue avait identifié les racines de mon mal être, peut-être que j’aurais échappé à des années de prison. Sachez qu’avec la conjoncture internationale de plus en plus d’enfants arrivent des pays où ils ont été traumatisés par la barbarie des hommes. Vous ne trouvez pas que pour des cas particuliers, ça prend une approche particulière..?

13- Chers criminologues, je ne connais pas l’avenir de la criminologie. Mais je sais que chaque criminologue au début de sa carrière veut sincèrement sauver le monde. Mais il se rende compte très vite que le monde est moins d’être parfait. Je connais des criminologues qui sont devenus aussi prisonniers que les détenus. Prisonniers d’un système ou la sécurité prend presque toute la place. Après votre passage parmi nous, j’espère de tout cœur que vous allez être à tout jamais vaccinés contre le cynisme et le découragement que vous allez croiser sur votre chemin si vous ne changez pas d’idée et choisir un autre métier. Si vous persistez à être criminologue, je vous souhaite d’être visionnaires et révolutionnaires dans vos fonctions. J’espère aussi que les étudiants en criminologie viendront plus souvent en prison pour s’imprégner de la réalité carcérale et mettre un peu plus d’équilibre entre la théorie et la pratique. Et comme j’ai déjà dis dans mon petit témoignage sonore n’oubliez jamais que la seule clef pour réussir votre travail c’est d’aimer les gens pour qui vous allez travailler. Quand les gens vivront d’amour, il n’y aura plus de criminologues sur la terre. Merci d’être venu vivre avec nous un moment de partage et de réflexion. Aux noms de tous mes amis Souverains, je vous déclare Sylvie Frigon, Lucie Tritz, Gabrielle Lalonde, Geneviève Lescault, Et Antoine Côté-Legault Souverains anonymes.


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