Jeudi 20 mars 2003

Maria Mourani et Amir Khadir

...durant ce temps des femmes, des enfants et des vieux sont en train le prix d’une guerre dont ils ne sont pas les responsables.
Guillaume SA

cliquez et écoutez

Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "

Je n' quitte pas Bordeaux
du moins pas encore
je m'évade en Irak
pour compter les morts

Ma vie est un roman
Ma vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que je me pose
en vers et en proses
Je te Madame
Je te salue Monsieur
Et je vous plaide notre cause

Maria Mourani et Amir Khadir
Bienvenue parmi les
Souverains anonymes

1- Bonjour Maria et Amir. Nous sommes jeudi le 20 mars 2003, depuis quelques heures l’Irak est agressé par les Etats-Unis et ses alliés sous les regards impuissants du monde entier. Comme nous, vous faîtes parti de ce monde impuissant. Deux questions : Toi Amir, tu as déjà été en Irak comme médecin pour observer les effets de l’embargo sur la vie des irakiens. Aujourd’hui, tu es à Bordeaux avec des détenus, des Souverains anonymes. Est-ce que tu aurais préféré être en Irak plutôt qu’ici.. ? Et toi Maria, tu n’aurais pas préféré en ce moment, en tant que criminologue, être la directrice d’une prison qui garde deux criminels de guerre, Bush et Saddam.. ?

2- Maria et Amir, tous les deux vous vous présentez en politique, mais avant d’en parler. Faisons mieux connaissance. Maria tu es née en Côte d’Ivoire de parents libanais. Tu es arrivée au Québec en 1988. Tu es criminologue, tu as déjà fait du bénévolat auprès des détenus de Bordeaux pendant trois ans. Tu prépares une maîtrise en sociologie sur le thème de la déviance et l’exclusion. Toi Amir, tu es né en Iran, mais tu vis au Québec depuis 30 ans, avant même de devenir médecin tu as toujours été très engagé socialement et politiquement et tu continue à l’être. Puisque notre programmation cette année est faite sous le thème ‘’Terre d’accueil’’, j’aimerais savoir comment vous vivez vos différentes appartenances entre la culture québécoise et celles de vos pays d’origine.. ? Êtes vous déchiré ou enrichi par toutes ces cultures.. ?

3- Salut Maria, salut Amir.. Maria, tu es criminologue. Amir tu es médecin. Mais tous les deux vous êtes candidats à l’élection du 14 avril 2003. Toi Maria pour le parti québécois et toi Amir pour l’UFP, l’union des forces progressistes. Mais dans cette rencontre on va moins parler de politique électoraliste que de politique tout court parce que j’aimerais que cette rencontre soit intéressante d'entendre même dans quelques années. Tous les deux vous vous présentez en politique. Cela ne vous décourage pas de voir que la politique comme un métier que vous aimeriez pratiquer, est devenue malade. Comment rêver devenir politicien alors que ce sont les politiciens qui sont les responsables de cette guerre.. ? Vous avez devant vous une personne qui ne sait pas encore s’il va voter. Je n’ai jamais voté de ma vie.. La politique pour moi, quand elle ne cause pas la guerre, elle se résume à des moments plates que mon père regarde à la télévision. Vous conviendrez avec moi que la politique ne sait pas se vendre, surtout aux jeunes comme moi. On dirait comme une femme qui n’arrive pas à me séduire. Elle ne sait pas se faire très belle, c’est pourquoi les jeunes ne veulent rien savoir. Quand Chrétien parle, je ne sens pas qu’il parle à moi. Chrétien, Martin, même Dumont qui est supposé être plus jeune que les autres ne m’attirent pas. Peut-être que je me trompe mais le seul mot qui me vient en tête pour qualifier la politique, c’est bulshit. Je ne suis peut-être pas gentil avec la politique, mais la politique ne semble pas gentille avec moi, encore moins avec les enfants de l’Irak. Alors, Maria et Amir quels mots vous restent-ils pour rendre la politique un peu plus intéressante et surtout plus belle à mes yeux.. ?

4- Amir, en tant que médecin tu es déjà un homme engagé dans une bonne cause. Celle de s’occuper de la santé des gens. Pourquoi tu veux t’engager dans la politique active en prenant le risque d’être moins utiles aux gens.. ? Est-ce que tu penses qu’il existe de plus noble cause que celle de guérir les gens.. ?

5- Je vois que de plus en plus d‘ethniques se présentent en politique. Les immigrants devraient être contents de voir qu’ils seront enfin mieux représentés à l’assemblée nationale. Moi, j’ai des origines amérindiennes, du côté de ma mère. Comme vous savez les amérindiens sont les premiers habitants de ce pays, ils devraient normalement être les premiers à être représentés à l’assemblée nationale. Deux questions :
1- Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Les derniers arrivés sur la terre du Québec seront mieux représentés que les premiers.. ?
2- Vous vous présentez en politique pour représenter vos communautés ou tous les Québécois.. ?

6- Salut Amir, quand Mohamed nous a annoncé qu’un médecin serait notre invité, j’étais très malade.. Alors le mot médecin à mes oreilles il a sonné comme une blague.. Si je n’étais pas en prison je n’aurais pas été surpris. Il fallait le voir pour le croire, maintenant que je te vois et ben je le crois, mais je ne te demanderais pas de m’ausculter, je vais simplement te poser une question d’un malade à un médecin : Est-ce que c’est normal que le même virus que j’ai attrapé il y’a trois semaines me revient de nouveau avec une plus grande force ? Est-ce que le contexte carcéral explique la récidive des virus chez les détenus.. ?

7- Salut Maria, je suis content de rencontrer une femme qui est née en Afrique. Alors ma question c’est aussi la question de la plus part des détenus dans toutes les prisons. En tant que criminologue tu vas peut-être me donner la bonne réponse. La plus part des détenus reconnaissent leurs crimes et assument les conséquences. Chacun, au fond de lui-même aimerait bien s’en sortir. Mais, en faisant du temps, on a l’impression un moment donné que le système carcéral s’accapare des détenus et s’arrange pour qu’ils développent une relation de dépendance avec la prison. On dirait que cela fait l’affaire des juges, des gardiens et certains fonctionnaires de voir les prisons bien remplies. Comme on dit le malheur des uns fait le bonheur des autres. On ne fait pas grand chose pour faire de la prison autre chose qu’une école du crime. Toutes les activités que la prison offre aux détenus ne les épargnent pas d’autres activités très négatives. Et d’autres part les frustrations accumulées de certains détenus à cause de l’incompétence de l’administration, ça leur donne une envie de vengeance, ce qui les ramène de nouveau en prison. Bref, j’ai la chance aujourd’hui de vérifier ce que je pense de la prison devant une femme criminologue qui n’a pas été encore corrompue par la médiocrité du système. Alors, je t’écoute Maria, et quoi que tu dises je vais te croire.. je lève ma main droite et je le jure…

8- Salut Amir, il paraît que jeune adolescent, tu t’intéressais à la philosophie, à la poésie et à la littérature. Mais tes parents avaient d'autres visées pour toi. La médecine n’était pas ton rêve. J’imagine que tes parents sont aujourd’hui fiers de toi. Mais toi, est-ce que tu penses avoir fait le bon choix .. ? La médecine, ce n’est pas la poésie..

9- Maria, Tu es criminologue, tu as derrière toi une expérience de bénévolat auprès des détenus, tu es peut-être plus sensible à la réalité carcérale. Je ne sais pas si tu connais bien les failles du système. Supposons que tu sois élue et qu’on te nomme ministre de la sécurité publique. C’est une femme qui dirige Bordeaux, pourquoi pas une femme pour diriger un Ministère de la sécurité publique. Ça serait quoi la première chose que tu ferais concernant la prison pour la rendre moins une école du crime.. ?

10- Amir, tu es médecin, tu t’intéresses beaucoup à la politique. Est-ce que la politique active t’intéresse vraiment ou c’est plus un moyen pour toi de faire la promotion de certaines valeurs.. ? Si jamais tu es élu dans quel domaine tu aimerais avoir du pouvoir.. ? Est-ce qu’un député peut représenter efficacement ses électeurs même s’il n’est pas du côté du pouvoir.. ?

11- Salut, je m’appelle Michael. Maria tu prépares une maîtrise sur le sujet de la déviance et l’exclusion à partir du phénomène des gangs criminalisés. Je pense qu’avec moi seul tu peux faire ta maîtrise. Je suis effectivement un déviant et je me sens exclu de la société surtout quand je me trouve en dedans. Si ma famille n’était pas là pour me supporter, je ne peux même pas imaginer les conséquences. Dans ton étude quel rôle joue l’absence de la famille.

12- Salut je m’appelle Angello. Bientôt, je serais déporté au Portugal pour la troisième fois. Les racines de mon drame se trouvent dans l’histoire de ma famille. Je suis l’aîné d’une famille de six enfants. Mon père n’était pas toujours tendre avec moi. Ça n’allait pas bien entre mon père et ma mère. Ils ont divorcé, mes frères et sœurs ont été dispersés dans des familles d’accueil.. Moi, je suis devenu délinquant. Et parce que mon père n’avait pas fait ma nationalité le Canada ne veut plus de moi. J’ai pourtant grandi ici. Maintenant que je commence à renouer contact avec mes frères et sœurs que je n’ai pas bien connus, maintenant que je commence à retrouver le droit chemin grâce au retrouvaille avec ma famille, on me déporte dans un pays que j’aime aussi, mais ma vie est ici.. Maria et Amir, je vous pose ma question : Pourquoi aller en politique si c’est pour devenir aussi insensible et faire des lois qui brisent des familles et déportent des gens qui ont grandi ici.. ?

13- Maria et Amir, Nous avons parlé entre nous durant 1h et demi. Une heure et demi de plaisir. Mais durant ce temps des femmes, des enfants et des vieux sont en train le prix d’une guerre dont ils ne sont pas les responsables. Il y’a bien sûr d’autres guerres dans le monde qui causent des famines et des catastrophes humanitaires. Si la guerre en Irak devait servir à quelque chose, non seulement de faire disparaître Saddam mais aussi d’accélérer le déclin de l’empire américain. Nos pensées vont pour les enfants irakiens et haïtiens de ce monde.. Merci Maria et Amir pour votre bonne et sincère volonté de changer les choses. Au nom de tous mes camarades, je te déclare Maria Mourani et Amir Khadir Souverains anonymes.