Radio Souverains

Ahmed Marzouki


Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "

Je n' quitte pas Bordeaux
Du moins pas encore
je m’évade dans les mots
et la musique des noirs

Ma vie est un roman
Ma vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que je me pose
en vers et en proses
Je te salue homme libre
Et je t'offre une rose

Ahmed Marzouki

Bienvenue parmi les
Souverains anonymes

Ahmed Marzouki

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21 novembre 2001

Première partie 53.07'

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Deuxième partie 53.07'

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Reportage diffusé à Radio Canada.
Macadam tribus 16.02'

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Ahmed Marzouki fait partie du documentaire
Des hommes de passage
(À partir de 29.29')

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1- Bismi allah Arrahmane arrahim, Salut Ahmed, je m’appelle Alex. Moi et mes amis Souverains, nous sommes particulièrement heureux de te rencontrer. Je sais que tu es arrivé hier du Maroc. On voudrait te poser mille et une questions, te raconter milles et une histoires, mais tu es avec nous pour deux heures seulement, nous allons en profiter. Comme tu sais la prison est un univers mystérieux pour celui qui n’a jamais mis les pieds en dedans. Imagine le mystère qu’un bagne comme celui de Tazmamart peut avoir encore dans la tête des gens. J’ai eu le privilège de lire ton livre « Tazmamart cellule 10 ». Mohamed me l’a prêté et je l’ai lu en deux nuits. D’ailleurs, je conseille à tout le monde de lire ce livre parce qu’il nous plonge dans une histoire d’horreur réelle qui s’est déroulée au 20ième siècle et dont tu as été victimes avec 58 autres hommes.

Je vais résumer brièvement l’histoire : Suite aux deux coups d’état contre le Roi du Maroc en 1971 et 72, Hassan II a décidé de donner une leçon à l’armée marocaine en faisant disparaître 58 militaires innocents, impliqués malgré eux dans les deux coups d’état. Et pendant 18 ans et 49 jours, ces hommes ont vécu l’enfer sur terre. 30 sont morts de mort lente. 28 ont survécus. Toi Ahmed, tu fais partie de ces survivants miraculés. En hommage à tes camarades disparus, tu as tenu à témoigner dans un livre cette histoire d’horreur pour que cela ne se reproduise plus.

Nous, à notre émission radio, depuis quelque temps nous explorons le thème du silence avec nos invités. Avec toi Ahmed nous avons pensé qu’avant de parler de silence, faisons un moment de silence à la mémoire de tes 30 camarades morts et enterrés à Tazmamart. Alors, silence, on pense.. (30 sec de silence).

2- Ahmed, une des questions que je me suis posée en lisant ton livre c’est sur ce silence qui a fait partie de ta sentence pendant 18 ans et 49 jours. Moi aussi le silence m’ accompagne dans ma sentence. Je veux savoir si tu avais le même rapport avec le silence que moi. Est-ce que le silence durant ton isolement a été un ami ou un ennemi ? ?

3- Ahmed, le silence, c’est aussi le silence de tous ceux qui connaissaient l’existence de Tazmamart, et qui ont choisi de se taire. Comment explique-tu un tel silence devant une telle horreur ? Est-ce que la peur de la colère du Roi serait la seule raison.. ?

4- Salut Ahmed, Moi comme tous les Souverains je connais la date de mon entrée en prison et je connais aussi la date officielle de ma sortie.. Mon espoir à moi, c’est de ne plus y revenir.. Pour toi et tes camarades à Tazmamart, on avait programmé une mort lente. 30 parmi vous ont périt dans cet enfer.. Et pourtant jamais vous n’avez perdu espoir de vous en sortir. En août 1990, quelques jours avant votre libération, aucun signe n’annonçait votre délivrance de Tazamamart. Mais, le temps et la vie vous ont donné raison. La vie vous a donné plus que vous ne croyez recevoir.. Ma question. Est-ce qu’on peut demander à la vie plus qu’elle peut nous donner ?

5- Salut Ahmed, mon expérience carcérale m’a appris moi aussi à porter attention à des petits détails. J’en ai retenu un dans ton livre. C’est quand tu parles de ta cellule. Tu soulignes que le cadenas que les gardiens utilisaient pour bloquer le loquet était de marque Vachette. À bordeaux il n'y a pas de cadenas, mais de grosses serrures avec des grosses clefs. Il y’a des portes qui se ferment électroniquement. Il y’a toutes sortes de portes à Bordeaux, mais la plus belle porte c’est la porte de sortie et la plus laide c’est la porte d’entrée. Avant de mettre les pieds en dehors de Tazmamart, quels détails te restent en mémoire.. ?

6- Comme tu sais Ahmed, la meilleure chose qui peut arriver à un détenu, c’est de ne pas tomber sur de méchants gardiens. J’en sais quelque chose, mais toi tu en sais encore mieux que moi. D’après ton livre, Les gardiens de Tazmamart avaient perdu toute humanité, excepté un ou deux qui ont risqué de vous rendre certains services qui ont sauvé la vie à certains parmi vous. Parle-nous de ces gardiens courageux.

7- Salut Ahmed, même en prison, le hasard fait bien les choses parfois. Après avoir perdu les traces de mes enfants pendant 11 ans, j’ai rencontré par hasard en prison un homme qui était le parrain de mes enfants. C’est comme ça que je les ai retrouvé. Dans ton histoire aussi, le hasard a joué un rôle. Raconte-nous ce que tu as entendu à la radio un soir dans ta cellule qui vous a donné de l’espoir..

8- Salut Ahmed, si j’ai bien compris, pendant 18 ans et 49 jours, tu n’as pas vu de femmes à Tazamamart. Je ne parle pas de sexualité, je parle simplement de voir une femme. Ici, nous avons des gardiennes. Inconsciemment, ça doit faire parfois du bien à certains détenus. Comment toi, as-tu trouvé les femmes marocaines après 18 ans et 49 jours.. ?

9- Salut Ahmed, moi c’est Marcel. Pour moi le chiffre 10 ça me rappelle notre champion de hockey qu’on appelait la comète blonde, Guy Lafleur. C’était notre champion. J’ai toujours vu le 10 comme un chiffre chanceux. Mais dans ton cas, le 10 était le numéro de ta cellule.. Je me demandais comment tu perçois ce chiffre chaque fois que tu l’entends.. ?

10- Il y’a des personnes dans ma vie qui m’ont fait très mal. Ce n’est pas nécessairement des gardiens. Pour certains j’ai pardonné, pour d’autres, je n’arrive pas encore. Il y’a un de vos tortionnaires l’adjudant Moulay Ali ben Ahmed qui vous a demandé Pardon avant de mourir. Jésus aurait dis ; « Pardonne-leur Seigneur il ne savaient pas ce qu’ils faisaient.. » Je veux savoir si pour toi et pour les autres survivants de Tazmamart, le pardon est quelque chose de possible même s’ils savaient ce qu’ils faisaient.. ?

11- Tu écris dans ton livre que tes camardes décédés à Tazmamart, ils sont morts dans la dignité, avec honneur et en silence. Aujourd’hui, leurs corps sont toujours enterrés à la même place à Tazmamart. Ton livre les sort du silence. De quelle façon les Marocains devraient garder longtemps en mémoire les victimes de Tazmamart.. ?

12- Salut Ahmed, quand il m’arrive de passer devant la prison où je suis maintenant. Je ne m’arrête pas longtemps. Mais il me reste toujours des souvenirs de prison, parfois des bonnes. Je sais qu’une marche a été organisée jusqu’à Tazmamart, mais personne n’a pu franchir les murs pour visiter les cellules et se recueillir devant ceux qui ont laissé leurs vies. Raconte-nous comment cette marche s’est déroulée.. ? Et pourquoi tu aurais aimé visiter la cellule no 10.. ?

13- On apprend dans ton livre qu’après ta libération tu as été souvent harcelé par le régime de Hassan II pour t’empêcher de publier ton livre. Mais tu n’as jamais lâché. Et apparemment jamais douté de toi. Tous les survivants de Tazmamart n’ont pas écrits de livres. On dirait qu’après Tazmamart rien n’est plus difficile. Est-ce que je me trompe ? ?

14- Salut Ahmed, moi c’est Michel, je suis arrivé d’Haïti au Québec à l’âge de 18 ans. Aujourd’hui, j’ai 49 ans. En Haïti, je ne me droguais pas, je ne faisais pas de crime, et pourtant j’étais pauvre, c’est pour ça que j’ai immigré au Québec. Pour mieux vivre. Aujourd’hui, je me rends compte que le Québec a été pour moi comme un centre d’accueil. Les centres d’accueil au Québec se sont des prisons pour mineurs. La plus part des détenus à Bordeaux ont connu le centre d’accueil avant d’arriver en prison. Ce que j’essaie de te dire Ahmed, c’est que je m’ennuie de mon pays, même si Haïti va mal j’aimerais y retourner. Toi Ahmed, avec tout ce que tu as subi dans ton pays, tu aurais pu choisir de le fuir après ta libération. Mais malgré tout, tu as choisi d’y rester, tu es même retourné voir Tazmamart.. Moi c’est le Québec qui m’a fait mal et je veux le quitter.. Toi c’est le Maroc qui t’a fait mal, mais tu ne l’as pas quitté.. Pourquoi.. ?

15- Salut Ahmed, je sais que le Coran vous a sauvé toi et tes camardes plus que n’importe quel psychologue l’aurait fait. C’est votre foie en Dieu qui a gardé allumer votre espoir d’être libéré un jour. Ahmed, toi qui connais le Coran par cœur, tu sais mieux que moi à quel point l’islam n’est pas une religion de haine et de violence. Depuis un certain 11 septembre, l’islam est visé par certains et utilisé par d’autres à des fins pas très nobles. Est-ce que toi aussi tu te sens impuissant devant les choses de la guerre..?

16- En parlant avec Mohamed, nous avons compris que l’histoire de Tazmamart s’inscrit dans une période de l’histoire du Maroc qu’on appelle les années de plomb. Si un jour le Maroc accède à la démocratie, ça sera au prix d’un long combat. Je voudrais que tu nous dises ce que tu souhaites pour l’avenir de ton pays.

17- Mohamed nous a confié quelques anecdotes que tu ne racontes pas dans ton livre, dont certains sont tristes mais drôles.. ? Raconte-nous une ou deux.

18- Bismillah arrahmane arrahim,
Cool aoudho birabin nas
maliki nas illah ans
min sharil was was kan nas
al ladhee you was wisu feesodorin nas
mina al jinati wan nas

Ahmed Marzouki, Nous sommes très sensibles à cette souffrance qui a été la tienne pendant plus que 18 ans. même si on ne pourra jamais mesurer l’ampleur de cette souffrance, elle ne doit laisser personne indifférent. Je pense aux victimes de Tazmamart, mais aussi à d’autres hommes et femmes marocains qui ont payé de leur chair et de leurs vies le combat de la Justice au Maroc. Ils ont osé militer contre l’injustice.. J’espère qu’on parlera d’eux aussi plus souvent. En ce moment, je pense aussi à des millions d’innocents, victimes d’une guerre qu’ils n’ont jamais souhaitée. Tazmamart c’était caché, mais la guerre en Afghanistan c’est une honte spectaculaire quotidienne.. On ne pourra jamais dire que ne nous savions pas.

Ahmed Marzouki, grâce à allah, tu es aujourd’hui un homme heureux, tu as une famille, deux garçons, Taha et Yacine. Grâce à ton livre, les hommes de Tazmamart sont sortis de l’oubli. Ton courage et ta persévérance m’inspirent. Que la grâce d’allah te soit accordée au centuple de tes souffrances. Moi et mes camarades Souverains, nous sommes fiers de t’avoir connu. Nos amitiés à tes camarades. Je te souhaite du succès, de la paix et de la santé pour le reste de tes jours. Je te déclare Ahmed Marzouki au nom de tous mes camarades, Souverain anonyme.