Vendredi 24 août 2007

Michaëlle Jean

Gouverneure Générale du Canada
Deuxième visite

''Le temps est le père de toute vérité''
SA


Écoutez Michaëlle Jean chez les Souverains sans attendre le téléchargement
Version complète 1h 41mn

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Souverains My space


Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "

Je n' quitte pas Bordeaux
ce n'est pas un drame
je m'évade dans les mots
et les paroles d'une femme

Ma vie est un roman
Ma vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que je me pose
en vers et en proses
Je vous salue femme brave et digne
Et je vous plaide notre cause

Michaëlle Jean
ReBienvenue parmi les
Souverains anonymes





1- Madame la Gouverneure Générale du Canada. Excellence, laissez-moi vous dire combien je me sens bien en votre présence aujourd’hui. Je m’appelle Georges. D’autres détenus de la prison de Bordeaux auraient aimé être à ma place. Je tiens, en leur nom, à vous souhaiter la bienvenue. D’ailleurs, plusieurs ont tenu à signer ce petit mot, pour saluer votre deuxième visite à notre programme. Je vous le donne maintenant.

Je dois dire Madame la Gouverneure Générale que depuis l’annonce de votre retour parmi nous il y’a une semaine, plusieurs détenus ne le croyaient pas. J’avais beau leur dire que c’est vrai, que c’est même votre deuxième visite. Que j’étais témoin de la première visite le 15 février 2006, que je vous avais même chanté une chanson. Pour me croire, certains ont exigé de moi de leur chanter cette fameuse chanson. Je leur ai répondu que s’ils y tenaient vraiment, qu’ils écoutent alors l’émission, permettez-moi Excellence de remplir cette promesse électorale..!!

Michaëlle, C'est un nom qu'on dirait inventé pour elle
Quand elle parle, j'entends l'amour d'une mère, tel
Un cœur qui se déploie pour s'envoler
Le cœur est un oiseau… et il est ici.

J'ouvre mon cœur aujourd'hui à Michaëlle …
la beauté du monde s’est incarnée en elle
Quel est celui qui te jettera la première pierre ?
Celui-là ferait mieux de se taire

Je peux vous assurer Madame la Gouverneure Générale que beaucoup de détenus de Bordeaux sont heureux d’écouter l’émission d’aujourd’hui. Non seulement parce que vous être la Gouverneure Générale de ce pays, mais parce que c’est vous. Michaëlle Jean, femme de cœur, femme de combat, femme des Antilles, femme d’ici et d’ailleurs, femme belle, femme brave, femme digne et j’ajouterai si vous permettez, femme Souveraine de son destin. Je vous parlerai Madame Michaëlle Jean plus tard de mon parcours et comment moi aussi j’essaye d’être plus Souverain de mon propre destin. Vous allez entendre également les témoignages d’autres Souverains.

Pour l’instant, laissez-moi deviner pourquoi vous avez récidivé à notre émission. Quelque chose me dit que votre retour à la prison de Bordeaux exprime votre désir de rester connectée avec le réel. Désormais, la prison fait partie de notre réalité. Une réalité qu’on a souvent tendance à ignorer. Votre récidive parmi nous peut-être aussi une préoccupation de votre part à l’égard de ceux qu’on appelle les exclus. Mais juste avant de répondre à mon questionnement, dîtes-nous SVP Madame La Gouverneure Générale du Canada, depuis votre dernière visite chez-nous ce jour du 15 février 2006, comment allez-vous..?


2- Bonjour Madame La Gouverneure Générale, je m’appelle Ben Soussan. Je vous parle avec émotion. Cette rencontre avec vous aujourd’hui me confirme que le hasard n’existe pas. Rien dans ma vie ne me destinait à connaître la prison, ni dans mon pays d’origine, le Maroc, ni dans mon pays d’adoption, le Canada. Je suis un père de deux enfants, je suis diplômé en sociologie de l’Université de Montréal et j’ai toujours fais de la musique pour adoucir mon âme. Et voilà que le destin m’amène pour la première fois dans ce lieu que plusieurs qualifient de maudit. Au risque de surprendre, dans mon cas Madame la Gouverneure Générale, la prison, c’est la meilleure chose qui aurait pu m’arriver. À ce stade de ma vie, j’avais besoin de faire une pause. À la prison de Bordeaux, la pause est bien encadrée. Je ne commencerais pas à comparer la prison de Bordeaux avec d’autres prisons dans le monde. Mais, depuis que je participe au programme Souverains anonymes, j’ai découvert une face cachée de cette prison. Nous sommes dans un lieu Madame ou des hommes comme moi redeviennent des hommes à part entière. Ici, il n’y a pas de masque, pas de barreaux et surtout pas de juges. Non, il n’y a pas de hasard. Le destin m’a amené à Bordeaux pour voir si j’y suis. Et je suis là devant vous Madame la Gouverneure et vous y êtes aussi. Aussi élégante que je vous imaginais. Non le hasard n’existe pas. Le poste de Gouverneure Générale Madame vous va à ravir.


3- Bonjour Madame la Gouverneure Générale, je m’appelle Alexis Alias Gizmo, peut-être que vous vous rappelez de moi. J’ai eu l’honneur de vous parler à votre dernier passage à notre émission le 15 février 2006. Une rencontre qui m’a particulièrement marquée. Devant vous j’avais pris l’engagement solennel de ne plus remettre les pieds en dedans. Aujourd’hui, je suis un homme libre. Je suis ici parce que Mohamed m’a invité. Il tenait à ce que je sois présent à cette deuxième rencontre pour vous donner un peu de mes nouvelles. Une façon concrète de vous souligner qu'ils existent des hommes qui ne reviennent jamais en dedans. Ce qu'on appelle des réinsérés. Moi je me considère comme un résiliant. C’est avec honneur et plaisir que je vous apprends Madame la Gouverneure que je ne suis plus retourné en prison depuis ma sortie le 11 avril 2006, donc quelques semaines après votre dernier passage. Pour le récidiviste que j’étais c’est un grand exploit. Un exploit que je dois certainement au fait que je suis devenu un père. Le père de Luccianno 2 ans et de Dstin 7 mois. Le fait que j’ai trouvé un travail après ma sortie a certainement joué un grand rôle. (Ajouter plusieurs exemples de faits...) Et le fait aussi que dans la vie il y’a des rencontres qui peuvent changer le destin d’un homme, c'est pourquoi ma femme et moi, nous avons appelé ma fille Destin. Parmi les ex détenus présents à la première rencontre avec vous le 15 février 2006, je ne suis pas le seul qui a été particulièrement marquée par votre visite et surtout par tout ce que vous nous avez dit. Depuis cette rencontre, mon ami Fritz, lui non plus n'est retourné en dedans. En vous a parlant de son père, vous lui a avez parlé de votre propre père. C'était un moment émouvant de cette rencontre. J'avais retenu de cet échange que c'est important de pardonner à son père pour pouvoir continuer à vivre. Alors Madame La Gouverneure Générale, je ne vous demanderais pas de revenir souvent en prison, mais je peux vous assurer qu’il existe beaucoup d’hommes pour qui la prison n’est qu’un lieu de passage. Je pense particulièrement à certains Souverains que j’ai connus ici même dans ce programme. Je pense à Josier, à Jean-Luc, à Lesly, à Philippe, À Ti-Will. Et beaucoup d’autres qui auraient pu être à ma place pour témoigner du chemin parcouru. J’en connais qui n’ont jamais retourné en dedans depuis 15 ans, d’autres depuis 10 ans, depuis deux ans. Moi je n’ai pas mi les pieds en dedans depuis exactement 1 an, 4 mois et 12 jours. Vous pouvez applaudir (applaudissements). Merci.

Madame la Gouverneure Générale, j’aimerais si vous permettez m’adresser à mes frères Souverains. Je sais que pour beaucoup de détenus qui ont récidivé plusieurs fois en prison, comme moi, ils vivent une grande peur quand la date de leur libération s’approche. Une peur de revenir encore une fois. La peur de décevoir leur famille. Je ne suis pas venu ici pour donner de leçon à personne. Mais j’aimerais quand-même dire ceci. Chaque jour que je passe dehors, c’est un jour que je gagne dans ma vie. Je mène une lutte de chaque jour contre moi-même. Contre les tentations. Je ne viens plus en prison, mais je ne suis pas devenu un ange. Je vous mentirais Madame de vous dire que je suis devenu un parfait homme. Je suis devenu comme un alcoolique anonyme qui à la fin de chaque jour, il se sent fier d’avoir passer à travers sa journée. En fait, j'essaye de vivre un jour à la fois. Avant j'étais partagé entre les regrets d'hier hier et les inquiétudes de demain. Mais, un enfant ça vous apprend de vivre ici et maintenant. Il faut dire aussi que pour réussir ma lutte de chaque jour, j’ai dû remettre en question certaines valeurs. Par exemple, je croyais que le bonheur sans argent était impossible. Depuis la naissance de ma fille Destin, je sais qu’il y’a beaucoup mieux que l’argent pour être heureux. Vous êtes vous-même Madame une mère et vous savez combien l'arrivée d'un enfant peut changer une vie. Alors, je dis simplement à mes amis Souverains qui ont des enfants, regardez-les bien dans les yeux. Ce que vous demandez à la vie se trouve aussi dans les yeux de vos enfants. Ma fille s’appelle Destin et votre fille Madame s’appelle Marie-Eden, comment va votre fille..?



4- Madame la Gouverneure, je m’appelle Well, moitié argentin, moitié jamaïcain, certains aiment me dire que je suis le fruit d’un mélange explosif. Pourtant, je suis un homme doux et timide. J’ai dépassé la période de révolte qui m’a amené ici. Je n’ai jamais autant écris et chanté que depuis que je suis à Bordeaux. Depuis plusieurs mois, je viens chaque semaine devant ce micro pour chanter ma poésie. Avant même d’arriver à Bordeaux, j’ai connu dans ma vie un incident qui a remis ma vie en question. Un incident ou j’aurais pu tout perdre. Au lieu de me venger, j’ai sorti ma plume et j’ai commencé à écrire. Aujourd’hui, j’écris encore des choses qui me ressemblent. Je serais honoré de vous chanter mon dernier texte : En fait Madame La Gouverneure, votre visite à Bordeaux, c’est mon cadeau de départ puisque je part très bientôt, alors j’ai écris un texte que j’ai appelé Je m’engage. (rap chanté à entendre dans le montage final)


5- Madame la Gouverneure Générale, c’est encore Georges. Je crois que Dieu existe. Mais je ne suis pas sûr que le hasard existe vraiment. Après votre première visite le 15 février 2006, je devais être libéré quelques semaines plus tard. J’avais en tête des projets artistiques. Des gens qui croyaient en moi, dont ma mère, voulaient m’aider à les réaliser. Je dois dire aujourd’hui en toute honnêteté que je les ai déçus. Tout le monde me disait que je n’étais pas fais pour la prison, que j’étais fais pour chanter, pour monter sur les planches, pour produire des disques, pour jouer dans des films, à la télé. D’ailleurs, une émission de télé devait m’accorder une entrevue quelques jours après ma sortie. Je dois dire aujourd’hui que tout cela m’a monté à la tête avant même de mettre les pieds en dehors de Bordeaux. Résultat, je ne suis pas resté longtemps dehors. Mais mon retour en prison est lié à un problème plus profond. C’est durant mon retour à Bordeaux et en me confiant beaucoup à Mohamed que j’ai pris le temps de l’identifier. Avant, je liais tous mes problème à ‘’Mon père’’. Aujourd’hui, je sais que si je continue à voir mon père comme la source de tous mes problèmes, ça serait trop facile et franchement trop injuste. Moi aussi j’ai été ému par ce que vous avez dit la dernière fois sur votre propre père. Ça m’a fait aussi réfléchir. J’aurais pu vous dire que mes problèmes sont tous liés à des mauvaises fréquentations et le fait d’avoir connu dans ma jeunesse ce qu’on appelle les gangs de rue. Dans mon cas Madame, je crois que la racine du problème est en moi. Quelque soit les difficultés que j’ai rencontrés dans le passé, plus que jamais, je devrais en faire un support positif pour mon avenir. J’aurais pu bien vous dire Madame que je suis revenu à Bordeaux juste pour vous venir vous voir. Je dirais plutôt que Dieu est généreux avec moi. Et j’espère qu’il continuera à être généreux avec moi parce que j’aimerais vous voir une troisième fois. Cette fois ça sera peut-être à Rideau Hall, à la Citadelle ou simplement au coin d’une rue. Disons comme dirait l’autre, il y’a un temps pour chaque chose. Toutes mes amitiés Madame la Gouverneure Générale.

6- Madame la Gouverneure Générale, on m’appelle le Parisien parce que je suis né à Paris. Mais comme vous, j’ai des origines antillaises. J’ai toujours rêvé aller me balader sous le soleil des caraïbes. Aujourd’hui, ce soleil dont j’ai tant rêve, est venu à moi au cœur d’une prison. Moi aussi Madame j’écris et je chante. Dans mon cas, je me trouve pour la première fois à Bordeaux. En réfléchissant beaucoup, j’essaye de donner un sens à ma présence ici. Bordeaux c’est en quelque sorte le croisé des chemins. À ma sortie de Bordeaux, j’ai le choix de tourner à gauche ou à droite. Je sais à peu près ce qui se passe à droite et je sais aussi ce qui se passe à gauche. Je ne sais pas tout, mais je sais beaucoup plus qu’avant. Chaque jour passé à Bordeaux m’apprend sur ce qui se passe dans un sens ou dans l’autre. Le problème c’est qu’à Bordeaux il se passe plein de petites choses, des petites influences qui parfois vous poussent à droite, parfois à gauche. Je suis vraiment au croisé des chemins et ce n’est pas toujours évident. Je ne voudrais surtout pas revenir ici. Alors en attendant faire le bon choix, je chante ma vie ici en attendant de chanter ma vie dehors… Voici de la part de ma mère un petit bonjour. Plus tard, je vous chanterai mon rap..


7- Madame la Gouverneure Générale, à la prison de Bordeaux il y’a d’autres programmes qu’il faut saluer et encourager. Il y’a une école avec toutes sortes de cours. Français, math, alphabétisation, Musique, poterie et il y’a un nouveau cours que j’apprécie particulièrement. Il s’appelle Parcours. J’ai eu la chance de le suivre et j’aimerais dire MERCI à Monsieur Bouchard qui le donne. En parlant de parcours, j’aimerais vous parler un peu du mien. Quand je suis arrivé au Canada en 1982, une des première choses que j’ai faite, lire la Constitution de ce pays qui venait juste d’être rapatriée d’ailleurs et j’ai gardé en ma mémoire la première phrase de la Charte des droits qui stipule que le Canada est un pays fondé sur la suprématie de Dieu et du Droit. En lisant les différents articles de la Charte, on prend aussi connaissance de tous les Devoirs du citoyen canadien. Comme dit le proverbe, nul n’est supposé ignorer la loi. Il m’est arrivé une fois dans ma vie d’ignorer cette loi et cette charte que je connais bien. Cela fait partie de mon parcours de vie et j’assume entièrement les conséquences. Ceci dit Madame la Gouverneure Générale, dans mon parcours il y’a aussi tant de belle choses. Il y’a mon pays d’origine, le Maroc que vous connaissez bien puisque vous l’avez visité il y’a quelques mois. Il y’a dans mon parcours une enfance et une jeunesse parfumés de thé à la menthe et de café que ma mère nous préparait.. Il y’a aussi mon regretté père, un homme soufi qui me soutient encore aujourd’hui par les souvenirs que je garde de lui et de ses sages conseils. Dans mon parcours il y’a la naissance de deux beaux enfants que Dieu les protège. Dans mon parcours, il y’a aussi des études universitaires mais surtout dans tout mon parcours, de mon enfance à aujourd’hui, il y’a beaucoup de musique. Le destin veut que je me trouve aujourd’hui à Bordeaux pour vous parler de charte, de loi, du droit et de devoir. En fait, chaque jour, j’essaye de me donner la chance d’être moi-même (Donne-toi la chance. Montage final).


8- Bonjour Madame la Gouverneure Générale. Sur le phénomène des gangs de rue, je ne dirais qu’une chose. Quand on perd des amis avec qui on a grandi. Quand on voit que des jeunes noirs tuent d’autres jeunes noirs, quand on voit le nombre disproportionné des noirs en prison, on doit se poser au moins trois questions. Pourquoi ? À quoi ça sert ? Et ça fait l’affaire de qui..? Si chaque jeune qui se dit membre d’une gang de rue se posait ces trois questions et essayait d’y répondre ça serait peut-être le début d’une solution. Pour l’instant, tout le monde semble impuissant devant le phénomène. Dans les médias, j’entends parfois certains essayer de l’analyser sans vraiment savoir de quoi ils parlent. La plus part des jeunes que je connais et qui sont pris dans le tourbillon d’une certaine marginalité désirent profondément s’en sortir. Il faut rappeler qu’au départ lorsqu’un jeune adhère à une bande de jeunes, ce qu’il recherche c’est simplement d’être valorisé, d’être écouté. Il retrouve dans la bande ce que sa famille ne lui donne pas. Une certaine estime de soi. Mais une bande de jeunes laissée à elle-même sans l’encadrement d’un adulte fini par devenir ce qu’on appelle aujourd’hui une gang de rue. Mais une gang de rue ça ne vient pas de nulle part. On ne se racontera pas d’histoires. Il y’a aussi une part de responsabilité familiale et sociale derrière ce problème. Aujourd’hui, devant l’ampleur du phénomène c’est devenu une question d’assistance à des jeunes en danger. On va attendre combien de jeunes meurent pour vraiment faire quelque chose. Et faire quelque chose pour moi, ça veut dire investir dans la prévention, investir dans l’éducation, investir dans l’intégration, investir dans la réinsertion. En 1992, vous avez participé Madame La Gouverneure au film Tropique Nord, réalisé par votre mari, Jean-Daniel Lafond. Comme beaucoup de détenus de Bordeaux, j’ai vu ce film avec beaucoup d’intérêt. Ce documentaire posait la question de l’identité pour des jeunes noirs de Montréal qui se sentaient marginalisés. Parmi les témoignages du film, j’ai noté celui d’une enseignante qui disait que si la société n’investit pas dans l’école on investira plus tard dans les prisons. 15 ans plus tard, je crois que le temps lui a donné un peu raison. On ne peut pas comprendre le phénomène des gangs de rue si on continue à le réduire à une affaire de noirs et d’immigrants. D’ailleurs le fait de continuer à nous voir comme noirs et comme immigrants, ça nous marginalise encore plus. Ceci dit quand je vois une femme noire réussir dans la société, je me dis, les hommes noirs doivent s’inspirer de leurs sœurs. Alors ma sœur Michaëlle… (Rap hommage à entendre dans le montage final).



0- Bonjour Michaëlle Jean, je suis un africain du Togo, j’ai grandi à New York. J’ai seulement 20 ans. C’est la première fois que je suis en prison et c’est aussi la dernière. Vous avez ma parole. Comme vous, j’ai envie de devenir le Gouverneur Général de quelque chose. J’ai envie de voyager. Je veux retourner en Afrique, à la source pour boire l’eau d’Afrique, pour manger des fruits d’Afrique et pour regarder passer devant moi les belles femmes d’Afrique. Depuis votre nomination comme Gouverneure Générale du Canada, vous avez aussi voyagé beaucoup à travers le Canada et aussi dans quelques pays dans le monde. Vous avez été dans 5 pays en Afrique et dernièrement vous avez fait un voyage officiel au Brésil. Vous avez fait tous ces voyages d’amitié pour représenter le Canada. Mais quand vous vous êtes retrouvé au Ghana, à l’endroit même où il y’a quelques siècles, on importait des esclaves pour l’Amérique, vous avez pleuré. C’était vos ancêtres et mes ancêtres qu’on importait, qu’on exploitait.. Aujourd’hui, à la tête d’un pays d’Amérique se trouve une femme noire. Michaëlle Jean, fille des Antilles et descendantes des esclaves d’Afrique. Croyez-vous Madame que votre voyage en Afrique en tant que Gouverneure Générale du Canada représente symboliquement une revanche de l’histoire ? Si oui, que souhaitez-vous pour l’Afrique pour qu’elle se relève et se développe comme d’autres pays développés..?


10- Le droit au logement, socle de tous les droits.

Bonjour Madame la Gouverneure Générale, je suis Mathieu. Votre nomination il y’a deux ans s’est faite dans la controverse, je vous fais grâce de ce récit ou plusieurs personnes y sont allées de questions, de suppositions, d’allégations, d’insinuations, parfois mensongères, parfois extravagantes et presque toujours de mauvaises foie. Je n’ai jamais cru que cela était vrai. Mais je crois que des questions se posent néanmoins. Avec le temps, bien des gens se demandent pourquoi un pays Souverain et ses provinces, le Canada, ont encore à la tête de leurs gouvernements, des représentants d’une monarchie d’un pays étranger, l’Angleterre. D’où probablement tant de réactions quand vous êtes devenue Gouverneure Générale.

Mais pour avoir déjà parlé et vous avoir déjà entendu parler, vous cette ancienne journaliste qui en connait tant sur notre petite planète, je crois savoir pourquoi vous avez accepté ce poste. Je pense que vous vouliez que la Gouverneure Générale ne soit pas qu’une coupeuse de ruban. Une potiche pour les réceptions mondaines des politiciens ou une donneuse de décorations.

Je pense que vous avez, au contraire et malgré les contraintes, voulu donner du lustre à votre fonction, principalement, mais pas exclusivement, en vous faisant la voix des sans voix, la porte parole officieuse des pauvres et des exclus.

Vous êtes venu en prison (pour la deuxième fois). Vous avez sûrement visité des endroits comme le downtown Minish side à Vancouver, certains quartiers de Winnipeg, de Toronto, de Montréal et d’ailleurs. Vous avez constaté des conditions presque tiermondistes dans lesquelles vivent des milliers d’Autochtones, à l’intérieur et hors des réserves. Vous avez sans doute constaté les ravages que causent la drogue, la criminalité et l’itinérance. Vous avez compati plusieurs fois avec le sort des femmes victimes de violence ou celui d’immigrants qu’on laisse végéter sur l’aide sociale simplement parce qu’ils ne sont pas de la bonne couleur. Que de travail à faire. Que de bonnes causes à défendre, vous vous êtes dîtes sûrement à vous-mêmes.

À mon avis s’il y’a un droit qui transcende tous les autres. Qui mérite qu’on le défende corps et âme, qui est en quelque sorte le socle de tous les autres droits, c’est le droit au logement. Comment en effet pouvoir se nourrir convenablement, se maintenir en bonne santé, prendre soin de soi et de sa famille et vivre au-delà de la survie quotidienne quand on a même pas un toit sur la tête?

À mon avis, les 150 mille itinérants que compte un pays riche comme le Canada devrait être considéré comme désastre national. Comme un problème de santé publique prioritaire. Pourtant, ce n’est pas le cas. Les médias ne parlent pratiquement plus des questions de logement. Les politiciens, qui gouvernent souvent à coup de sondage, ont beau jeu de l’ignorer.

Si je reviens à ce que j’ai vu et entendu à en prison, cette question est aussi un casse-tête pour de nombreux détenus. Quand on se fait arrêter subitement, on quitte rarement son logis en bons termes avec le propriétaire. Et quand on ressort de prison, souvent on n’a plus un sous en poche, on n’a pas de bonnes références à donner et un trou dans notre CV de plusieurs mois ou plusieurs années qu’on a bien du mal à expliquer. Cela sans parler des proprio qui préfèrent louer aux couples qui travaillent, non fumeurs et sans enfants plutôt à l’ex détenu dont l’air ne leur revient peut-être pas.

C’est une raison qui fait en sorte que bien des détenus qui voulaient changer de vie, se retrouvent souvent à aller quêter une chambre ou un sofa, chez un ancien copain ou une ancienne copine et prennent le risque de s’embarque de nouveaux dans un cercle vicieux qu’il voulait à tout prix éviter.

Personnellement, je pense que seul le logement social peut répondre à ces problèmes. Le logement ou l’argent et le profit ne sont pas les uniques enjeux. Parmi tant d’autres projets, certains ex-détenus auraient besoin de logement de transition, adapté à leur budget ou ils pourraient poser leurs pieds, se trouver un travail et se refaire une vie. Pas d’un endroit ou ils doivent trouver 1000$ en deux ou trois jours pour payer le premier loyer, signer le bail et s’acheter le stricte minimum.

Mais vous le savez peut-être Madame, à Montréal seulement, et c’est pire ailleurs, il y’a 23 mille personnes qui attendent pour un HLM et il ne s’est pas construit de logement de ce type depuis 13 ans.

Madame la Gouverneure Générale, nous vivons sous un gouvernement minoritaire à Ottawa. Avec l’influence que vous avez et tous ces gens que vous rencontrez, je vous demande de ne jamais oublier une chose. Que les fondations sur lesquelles on peut bâtir les besoins fondamentaux d’une personne, le socle sur lequel s’érigent les droits humains, et à partir duquel on peut petit à petit conquérir tous les autres, c’est le droit au logement.

Merci de votre attention et de votre écoute.


11- (Prestation musicale de Nelson Ospina Ex-détenu. Québécois d'origine colombienne. À entendre dans le montage final).


12- Madame La Gouverneure, je suis moi aussi africain. Mes ancêtres sont du Sénégal. Mais c’est au Maroc que je suis né au bord de l’Atlantique. Je pourrais vous parler longuement de mon attachement pour l’Afrique. Je vous dirais simplement que je porte l’Afrique en moi à travers la musique. Et d’ailleurs tous ces jeunes noirs qui chantent le rap portent aussi l’Afrique et lui rendent inconsciemment hommage. Je ne suis pas jeune, mais mon expérience carcérale m’a donné l’occasion de connaître mieux ces jeunes et souvent le vieux de 47 ans que je suis se permet de les écouter. Tout à l’heure, j’ai entendu le mot gang de rue. Je préfère dire des jeunes en difficulté. Je crois que ces jeunes ont plus besoin d’écoute que d’autre chose. D’ailleurs, j’écoute aussi leur rap. Je me suis permis parfois de marier leurs créations avec les miennes. On n’a pas la prétention de réinventer la musique, mais la musique que nous créons nous permet Madame de nous réinventer. De nous dépasser. De nous améliorer. Et ça Madame la Gouverneure Générale, la plus part des médias ne le savent pas, et quelques choses me dit qu’on ne veut pas le savoir. On préfère continuer à faire d’un problème social un produit de consommation médiatique. Mais ce n’est pas grave, je n’ai jamais compté sur certains journalistes pour améliorer ma vie, ni celles de mes confrères. Les jeunes que je connais ont un idéal, leur projet c’est d’être heureux comme tout le monde. Quand je vous ai dis au début de la rencontre que venir en prison, c’est la meilleure chose qui aurait pu m’arriver à cette période de ma vie, je pensais à tous ces jeunes que je côtoie quotidiennement à Bordeaux. Je leur donne tout mon respect et je souhaite pour eux une vie meilleure. Je pense à Georges, poète et chanteur. Je pense au Parisien qui mérite qu’un producteur s’intéresse à lui. Je pense à Well qui s’obstine à écrire ses rimes et les crier haut et fort. Et je pense à tous ceux qui travaillent, ceux qui vont à l’école, ceux qui attendent un enfant dehors alors qu’ils sont ici en dedans. À eux tous, je dédie cette chanson en langue berbère qui fera partie de notre projet Rap des hommes.


13- Madame Depuis presque deux ans, nous avons un projet artistique, Rap des hommes rappaillés. Bientôt sur notre site on va pouvoir l’écouter puisque ce sont nos paroles chantées en rap que Mohamed va rassembler autour d’un thème. Il s’agit simplement de transcender des leçons de rue pour en faire des leçons de vie. Le projet comporte également une dimension en art visuel, des créations en poteries et en dessins vont accompagner nos chansons. D’ailleurs parmi ces créations, voici deux masques crées par notre ami Jean-Luc Dupuis, qui a été libé depuis plusieurs mois. Au nom de tous les Souverains, je vous offre ces deux masques pour souligner votre deuxième passage à notre programme. Ces deux masques illustrent le refrain de notre chanson-thème interprétée par Luck Mervil ‘’Noirs et blancs dans le même système, derrière des murs café-crèmes’’. Je ne vous demanderai en échange qu’une chose une photo de vous avec ces deux masques pour l’envoyer à Jean-Luc. Je pense qu’il en sera très fier.



14- Comme mot de la fin, j’ai choisi de vous parler de futur, de mon futur :

Mon futur Madame la Gouverneure générale, je l’entrevois dans les yeux d’une femme, celle qui sera la mère de nos enfants. Celle qui apaisera ma vie. Celle qui ne remplacera ma mère mais qui aura quand-même quelques points communs avec elle, celle qui sera assez brave pour supporter parfois mes tourments, mais surtout celle que j’aimerai de tout mon être, je ne connais pas encore son nom, mais elle existe. Elle sera la Gouverneure Générale de mon cœur.

Madame Michaëlle Jean, j’aimerais encore une fois au nom de tous les Souverains anonymes et au nom de tous les détenus de la prison de Bordeaux vous dire tout l’honneur que vous nous avez fait encore une fois par votre présence, par vos paroles. Vous resterez pour moi Madame le symbole d’une dignité humaine telle que j’aimerais retrouver dans d’autres personnes dans notre société.

Nos salutations à votre mari Jean-Daniel Lafond qui nous a fait l’honneur de sa visite il y’a quelques mois. D’ailleurs, comme vous il pourra récidiver aussi.

Merci à Kattam d’être fidèle à nous avec sa musique et son djembé.. Merci aussi à la belle Ariane qui a été d’un grand secours pour nous aider à préparer cette rencontre. Merci à tous ceux et celles de l’administration de Bordeaux qui ont permis la réalisation de cette rencontre.

Michaëlle Jean, Gouverneure Générale du Canada, au nom de tous mes camarades Souverains, je vous déclare encore une fois Souveraine anonyme.



Toutes les réponses et commentaires de Michaëlle Jean sont dans les fichiers sonores ci-haut.




cliquez et écoutez la première rencontre avec Michaëlle Jean
15 février 2006
témoignages et commentaires





Ont participé musicalement à la réalisation de cette émission,
Les Souverain : Brahim, Nelson, Parisien, Max, Well, Georges et
l'artiste invité Kattam aux percussions.

Assistante à la réalisation: Ariane Bottex-Ferragne.

Prise de son: Guillaume Leroux.



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