Prisonnières, mais pas pour la vie.


Des femmes de passage à Oukacha

Rencontrent

Saïda Fikri


Version complète 1h 37mn

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Version complète 1h 37mn

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(Émission enregistrée entièrement en arabe)


Cette émission est dédiée à Halima,
(celle qui a inspiré la chanson Nadmana)



Pour Saïda Fikri c'est un vieux rêve qui se réalisait, celui de vivre un moment d'échange et de partage avec des personnes incarcérées. C'est donc sans hésitation que l'auteure compositeure intérprète marocaine a accepté de rencontrer des femmes détenues du Centre de détention Oukacha à Casablanca. C'était le vendredi 27 juin 2008.

Cette rencontre a été aussi une première expérience radiophonique dans un Centre de détention marocain réunissant une artiste et des femmes qui ont tant de choses à dire et à chanter.. Cette rencontre s'est déroulée dans une ambiance de fête, de joie, d'humour et de musique.

Depuis 2002, la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus a pour mission l'humanisation des centres de détentions marocains en établissant des programmes éducatifs, socio-culturels et de formation professionnelle. Le Roi Mohammed VI, qui est aussi le Président du Conseil d'administration de la Fondation, en six ans, il s'est rendu 25 fois à plusieurs centres de détention à travers le Maroc pour inaugurer différents programmes de réinsertion. Dans les bureaux de la Fondation on nous a présenté, à Saïda et moi, des oeuvres d'art signées par des détenus ainsi que des objets d'artisanat de grande qualité, fabriqués dans le cadre de différents ateliers de formation professionnelle.


Depuis 1990, je réalise l'émission Souverains anonymes à l'Établissement de Détention de Montréal.
Mais c'est la première fois que j'ai l'honneur et le plaisir de réaliser dans mon pays d'origine une rencontre radiophonique derrière les murs d'une prison. Cela a été possible grâce à la grande collaboration de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus et avec l'autorisation de l'administration pénitentiaire.

En 1995, deux ministres québécois étaient venus inaugurer un nouveau studio de radio et de télévision à l'Établissement de Détention de Montréal pour le programme Souverains anonymes. À cette occasion, je me rappelle avoir dis que je venais d'un pays où lorsqu'une personne entre en prison, ce n'était pas pour faire de la radio, encore moins de la télé, mais pour faire son temps..

Comparées à une autre époque de l'histoire récente du Maroc, force est de constater que les choses dans les prisons marocaines sont en train de changer réellement. Une évolution spéctaculaire a eu lieu en quelques années. En préparant cette rencontre radiophonique, j'ai eu l'occasion de visiter deux écoles de métiers, une pour hommes et l'autre pour femmes, installées au coeur même du Centre de Détention Oukacha. J'ai même assisté à un atelier de musique offerts aux jeunes. Plusieurs détenus bénéficient de cours de musique donnés bénévolement par des professeurs du conservatoire municipal. On m'a parlé aussi de pièces de théâtre qui ont été écrites, mises en scène et jouées entièrement par des détenus devant le public en dehors de la prison.

Dans la rencontre avec Saïda Fikri, Nadia et Salma, deux résidentes de Oukacha ont évoqué leur initiation à l'expérience théâtrale et leurs rêves de devenir un jour comédiennes et chanteuses. Saïda les a entendu chanter, elle n'a pas caché son émotion et son admiration devant tant de talent. C'est naturellement qu'elle a invité Nadia à chanter avec elle ''Khossara''. Impressionnée par la belle voix de cette dernière, Saïda Fikri lui a offert de l'aider à réaliser son propre album. Avec l'autorisation de la direction de Oukacha, Nadia a pu participé il y'a deux ans à l'émission de télévision Studio 2M (un genre de Star académie). En attendant de devenir un jour une chanteuse reconnue, Nadia compte à sa sortie de Oukacha ouvrir un salon de coiffure. Elle possède déjà deux diplômes en coiffure et en esthétique.

L'interprétation de la chanson Nadmana est un des moments les plus émouvants et les plus interessant de cette rencontre entre Saïda Fikri et les résidentes de Oukacha. Pour la première fois dans une rencontre radiophonique, la chanteuse a confié l'histoire qui a inspiré cette chanson. C'est pour rendre hommage à une copine de jeunesse délaissée par sa propre famille et par la société que Saïda a écrit cette chanson alors qu'elle n'avait que 16 ans. Derrière la chanson Nadmana (celle qui regrette) se cache un double regret, celui d'une jeune adolescente d'avoir franchis les ligne de la morale. L'indifférence et le mépris l'ont amené à l'alcoolisme au point d'en mourir. C'est aussi le profond regret de Saïda elle-même qui n'a jamais pu tendre la main à sa copine. Sa famille et la pression sociale lui interdisait de porter secour à une jeune femme égarée. Devant les résidentes de Oukacha cette chanson prenait tout son sens. Comme leur a dit Saïda, le regret c'est beau, mais à condition d'en faire une leçon pour avancer dans la vie. Sans doute que plusieurs résidentes de Oukacha savent très bien de quoi elle parlait Saïda. Elles savent apprécier le regard qui ne les réduit pas exclusivement à une erreur. Elles sont prisonnières, mais pas pour la vie.

D'ailleurs, une des participantes à l'émission a tenu à rappeler que toutes les femmes présentes à cette rencontre possèdent un métier qu'elle ont appris à Oukacha. Chacune d'elles quittera le centre de détention avec un ou plusieurs diplômes. Elles seront désormais cuisinières, coiffeuses esthéticiennes ou couturières.

Au Maroc, la réinsertion sociale des personnes incarcérées est une nouvelle culture qui se développe dans un esprit de respect des droits humains. Tranquillement mais sûrement.

La rencontre des femmes de Oukacha avec Saïda Fikri est une façon de mettre la radio au service de la réinsertion sociale de personnes incarcérées. Donner voix à des sans voix. La réinsertion passe aussi par une plus grande valorisation du potentiel créatif de ces femmes détenues. Dans leur rencontre avec Saïda Fikri, les femmes de Oukacha ont démontré, en réflexion et en création, de quoi sont elles capables. À travers leur invitée vedette, c'est à toute la société que la parole de ces femmes s'adressait.

Quelque soit la durée de leurs sentences, ces femmes ne sont que de passage en prison..

Leur avenir est aussi un peu le nôtre.


Un grand Merci à Monsieur Abdellah Belamine pour sa grande collaboration à la réalisation de ce projet.
À Monsieur Azzedine Belmahi, Coordonateur de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus.

À Assia El Ouadie pour sa précieuse collaboration.
Un Merci spécial à Kabira ainsi qu'à tous les administrateurs et aux surveillants du Centre Oukacha de nous avoir ouvert la porte.

C'était une première, ce n'est peut-être pas la dernière.

Mohamed Lotfi
Journaliste et réalisateur radio.

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©M.L. 2008