Radio Souverains

Rodney Saint-Eloi


accompagné de Senaya et Kattam

Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "

Je n' quitte pas Bordeaux
Du moins pas encore
je m’évade dans les mots
et la musique des noirs

Ma vie est un roman
Ma vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que je me pose
en vers et en proses
Je te salue homme de mots et de mémoire
Et je te plaide notre cause

Rodney Saint-Eloi

Bienvenue parmi les
Souverains anonymes

Senaya, Rodeney et Kattam

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2 décembre 2010

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partie 1. - 28mn 15'
partite 2. - 1h 03. 56'

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''Messages d'espoir pour Haïti''
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18mn 20'

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01- Bonjour Rodney. Je m’appelle Claudel. Je salue également la chanteuse Senaya qui n’est pas à sa première visite au Souverains anonymes. Sans oublier Kattam, notre percussionniste national. Rodney, tu es auteur, éditeur et poète. Ton dernier livre s’appelle ‘’Haïti Kenbe la’’ qui veut dire ‘’Haïti redresse-toi’’. Nous avons beaucoup parlé de ce livre, Mohamed nous a lu des grands extraits, personnellement j’ai lu plusieurs chapitres. J’ai hâte de le terminer. Ce livre nous a touché au tripes. C’est plus qu’un témoignage sur le séisme en Haïti, c’est un acte d’amour envers une terre qui aussi la mienne. Ma mère et mon père y sont nés. Cette terre a bougé sous tes pieds pendant 35 secondes le 12 janvier 2010. Tu venais d’atterrir à Port-au-Prince. Tu étais excité et heureux de participer au festival Étonnants voyageurs qui allait cette année célébrer les écrivains haïtiens. 13 prix et distinctions internationales ont été accordés en 2009 à des auteurs haïtiens dont notre ami Dany Laferrière. Le festival Étonnants voyageurs n’a pas eu lieu cette année en Haïti parce que la terre a bougé et tu étais là. Ton livre est introduit par ce proverbe d’Edwige DANTICAT ‘’Nous n’avons pas l’habitude de laisser notre chagrin nous réduire au silence’’. Je t’avoue que j’ai eu beaucoup de chagrin quand j’ai appris la nouvelle. J’ai eu beaucoup de mal à dire mon chagrin. Je me sentais tellement impuissant et je me sens toujours impuissant devant l’ampleur du désastre. Mais ton livre arrive comme un baume. Une berceuse créole de 267 page. Une berceuse pour braver le silence.. J’aimerais que tu nous dises Rodney ton émotion quand tu as écris le dernier mot de ton livre ‘’Haïti, Kenbe la’’..?

2- Bonjour Rodney. Je m’appelle Stony star, je suis un artiste, auteur compositeur de raggae. Avec toi aujourd’hui, je fais ma dernière participation à l’émission Souverains anonymes, tu es donc mon cadeau de départ. Avant de partir, je suis content de rencontrer un écrivain qui a consacré son dernier livre à Haïti. Un livre d’espoir que tu as appelé ‘’Haïti Kenbe la’’. Je crois que tu as été dans le même avion que ma mère ce jour du 12 janvier 2010. Vous êtes arrivés à Port-au-Prince une heure avant le goudou goudou. En lisant quelques chapitres de ton livre j’ai revécu une grande émotion. Je n’oublierai jamais l’angoisse qui s’est emparée de moi quand j’ai appris la nouvelle. Mais cette angoisse a vite laissé place à une profonde conviction que rien de grave n’était arrivé à ma mère. Finalement, après tant d’appels, c’est par Internet que ma sœur et moi, nous avons réussi à la rejoindre. Elle était saine et sauve. Toi et ma mère vous avez failli mourir le même jour. Ma mère aussi en aurait beaucoup de chose à dire. Ma mère n’est pas écrivaine, mais son fils est chanteur. Alors, laisse-moi mon cher Rodney t’offrir cette chanson pour rendre hommage à ce pays qui a besoin de nous. Nous haïtiens de partout : Haïti est increvable. Malgré le séisme, la pauvreté et l’exploitation, Haïti est increvable. Malgré les élections desorganisé, Haïti est increvable. Tant et aussi longtemps que les haïtiens puissent chanter, danser et marcher, Haïti est increvable. À toi Rodney, cette chanson.

3- Bonjour Rodney, je m’appelle Louis, j’aimerais te dire d’abord que ce livre ne t’appartient plus. Il est désormais mon livre aussi. J’ai lu quelques chapitres avec plaisir, avec chagrin et avec nostalgie. Sans le savoir, dans ton livre, tu as parlé de mon père. Mon père était un camoquin (c’était le langage des tontons-macoutes pour désigner les communistes). Mon père faisait partie de ces intellectuels qui se réunissaient dans les années 60 pour provoquer un renversement du régime Papa Doc. Résultat, mon père a connu l’exil. Il est arrivé à Montréal en 1969. Ma mère l’a suivi. J’étais resté avec ma grand-mère. Mais pas pour longtemps. Mon histoire est faite d’arrachements. C’est pour te dire à quel point ce régime Duvalier nous a fait du mal. C’est ton ami et regretté Jacques Roche, enlevé et assassiné en 2005, qui disait que tout le malheur d’Haïti vient de Duvalier. Il a raison. C’est Duvalier qui m’a séparé de mon père, de ma mère et de ma grand-mère. Et à cause du passé politique de mon père, je ne suis jamais retourné dans mon pays. Mais toi cher Rodney, tu as une chance que je n’ai pas eu. Ta grand-mère Contita est venue vivre à Montréal. J’aurais aimé connaître cette chance. Veux-tu stp l’embrasser de ma part. Parle-nous un peu d’elle STP… MERCI!

4- Bonjour Rodney. Je m’appelle Haatym. Je suis marocain d’origine. Si je comprends bien, d’après ton livre ‘’Haïti Kenbe la’’, tu as hérité de ta mère une certaine façon de raconter les choses. On découvre dans ton livre des scènes incroyables, comme si le séisme devait aussi tout dévoiler. Tout révéler. Comme par exemple, cette femme découverte dans les bras de son amant. Cet homosexuel qui criait haut et fort son orientation sexuelle après avoir perdu son partenaire sous les décombres. Et ce mari qui n’arrive pas à séparer sa femme de son amant, alors il lui pardonne et ordonne des funérailles de première classe. Quand l’amour croise le séisme, il devient pardon. Quand la nature reprend ses droits, en se déclarant souveraine, le cœur de l’homme retrouve sa dimension humaine. Je rends hommage à ta mère et à la mienne. Elles ont en commun d’avoir transmis à leur fils une certaine façon de raconter les choses. Dis-moi Rodney, est-ce que tu sais déjà ce que tu vas raconter dans ton prochain livre..? J’ai l’impression que tu n’as pas tout dis sur Haïti.

5- Bonjour Rodney, c’est encore Marc. Au deuxième chapitre de ton livre ‘’Haïti Kenbe la’’, tu racontes une scène de mariage. Au lendemain du séisme, le 13 janvier, alors que le décor ressemble à une fin du monde, un mariage a eu lieu. Le prêtre n’avait pas le choix que d’honorer la vie. Haïti, Pays sans chapeau, pays de tous les surréalismes. Je n’arrive pas à imaginer un mariage à Montréal au lendemain d’une tempête de neige ou d’un verglas. Aucun média n’a rapporté ce mariage, il fallait un écrivain sur place pour le raconter. J’ai envie d’aller me marier en Haïti.. Mais dis-moi, ce mariage, n’est pas le fruit de ton imagination..?

6- Bonjour Rodney, je m’appelle Ribad. Je suis algérien d’origine. J’aime ton livre, il représente la vision d’un écrivain et non pas d’un journaliste. Avant et après le séisme en Haïti, j’ai toujours ressenti beaucoup de colère envers les médias. Le 13 janvier, Haïti est devenu le centre du monde médiatique. Mais ou étaient les médias alors que les Haïtiens mangeaient des galettes de boue. Où étaient les médias alors que les piscines des riches en Haïti étaient pleines alors que l'eau demeurait introuvable à Cité Soleil. Où étaient les médias quand le Canada déportait des jeunes en Haïti alors que le pays n’était pas prêt à les recevoir. Où étaient les médias lorsqu’on préparait en douce le coup d’état contre Aristide en 2004. Il a été renversé par 3 pays dont le Canada. Aristide, a été élu démocratiquement en 2000. Haïti fourni plus de travail aux journalistes qu’aux haïtiens. Haïti fourni plus de travail aux ONG qu’aux haïtiens. Il faut reconnaître que ce sont des exploitants haïtiens qui donnent l’exemple aux exploitants étrangers. Haïti est exploité et contrôlés par les gourmands, notamment les sept familles. En Algérie aussi, l’argent du peuple est confisqué par des riches. Et tout ça me met en colère. Et toi Rodney. Es-tu un peu en colère..?

7- Bonjour Rodney, je m’appelle Fares. En préparant cette rencontre, je disais à Mohamed que ton livre m’a beaucoup touché. Vraiment beaucoup. J’ai senti la même émotion que j’avais pour mon pays l’Algérie, lorsque certains malheurs l’ont frappé. Tremblements de terre, guerre civile. J’ai senti que ton pays et mon pays sont des pays frères, par delà l’océan et par delà le temps. L’Algérie s’en sort tranquillement. Haïti s’en sortira aussi. Comme on dit chez-nous Sbri hata y faraj Rabbi. Soit patient et Dieu te libérera. Haïti Kenbe la, l’Algérie est là. Ce n’est peut-être pas un hasard que la préface de ton livre soit écrite par un algérien. Il s’appelle Yasmina Khadra. Cet écrivain algérien a laissé tomber l’armée pour se consacrer à l’écriture. Il est devenu ton ami lors d’un voyage à la Guyane. Yasmina c’est un homme qui a pris le nom de sa femme comme nom de plume. J'ai une question: Cette histoire de Coléra, est-ce vrai qu'elle aurait été importée d'ailleurs..?

8- Bonjour Rodney, je m’appelle Snyder. Le 12 janvier 2010, j’ai vécu un grand choc. J’étais en prison quand j’ai appris la mauvaise nouvelle. J’ai tout de suite pensé à ma famille éparpillée en Haïti. À Croix-des-Bouquets, à Tabarre, à Jacmel, à Gonaïves et au Cap Haïtien. J'ai lu le chapitre 2 de ton livre, je trouve que tu écris avec une intensité et une passion qui m'ont beaucoup touché, particulièrement quand tu parles des cocorats. Ces enfants orphelins, enfants de la rue que personne ne voit. Je suis moi-même orphelin depuis l'âge de 13 ans. Ils ont tous survécu au séisme. J'aimerais lire deux passages de ton livre concernant les cocorats (....). Parle-nous un peu des cocorats..?

- Et Franketienne, ce personnage important à qui tu rends hommage, parle-nous de lui..?

- Pour revenir à ma famille en Haïti, il y a eu aucun mort, aucun blessé. J’ai pensé à eux quand j’ai vu l’image de couverture de ton livre. On y voit un jeune garçon debout face à une maison complètement en ruine. Il regarde la seule chose qui n’a pas été détruite par le séisme. Un miroir. Ce miroir a miraculeusement échappé au goudou goudou. Cette image d’un jeune garçon debout face à un miroir illustre bien le titre de ton livre ‘’Haïti Kenbe la’’. Le miroir reflète un ciel clair. Il reflète l’espoir, il dit l’avenir. Ce miroir fait le lien entre le ciel et la terre. Tant qu’on peut se voir dans un miroir, il y a de l’espoir. Chaque matin, en faisant ma toilette devant le miroir de ma cellule, je me dis : ‘’Tant que je peux me voir dans un miroir, il y aura toujours quelque chose à boire de l’autre côté du couloir’’. En tout cas, bravo pour ce livre et pour cette photo.. En passant, c’est qui le photographe de cette scène..?

9- Bonjour Rodney. Pas besoin de me demander d’où je viens. Mon nom de famille, c’est D’Haïti. Mon nom de famille c’est mon passeport. À propos de passeport, j’ai appris dans ton livre que tu n’as pas de passeport canadien. Après tant d’années de vie au Canada, tu refuses de demander la nationalité canadienne. Je connais plusieurs jeunes haïtiens du Québec qui ont grandi ici, mais à cause de leurs crimes, ils ont été déportés en Haïti. Leurs parents ont négligé de demander leur nationalité canadienne. Tu as des enfants nés ici, une grande famille, des amis et une entreprise.. Pourquoi tu refuses d’assumer un pays qui est devenu aussi le tien, le Canada..?

10- Bonjour Rodney, je m’appelle Salif. Je suis sénégalais d’origine. Haïti et le Sénégal ont beaucoup de chose en commun. D’abord, nous avons été colonisés par les français à la même période, vers le milieu du 17 me siècle. C’est par l’île de Gorée que les esclaves transitaient avant d’être déportés à Saint Domingue, devenu Haïti. La première ville que les français ont construite au Sénégal s’appelle Saint-Louis de France. La première petite ville que les français ont établit en Haïti c’est Petit Goâve. À travers toutes ces années de colonisation, Haïti et le Sénégal ont fait la richesse de la France. Et même après 1804, Haïti a payé très cher le prix de sa liberté à la France. Le Sénégal n’a suivi son exemple qu’en 1960. Pour tous les pays africains, Haïti a été le modèle à suivre. Le titre de ton livre ‘’Haïti Kenbe la’’ me fait penser à la célèbre chanson de Bob Marley : Get up, stand up, stand up for your rights! Get up, stand up, don't give up the fight! En langue Wollof, j’aurais dis Haïti Dugol.. Haïti reste debout. Haïti, ton histoire est un conte joyeux et triste. À propos d’histoire, dans ton livre, il y a un proverbe africain qui revient souvent ‘’Tant que le lion n’aura pas son historien, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur’’.. Question : As-tu l’impression qu’Haïti n’a pas trouvé encore son historien..?

11- Bonjour Rodney. Je m’appelle Réjean. Au Québec, nous avons un grand territoire, mais pas encore un pays. En Haïti, vous avez un pays mais sur un petit territoire. Mais le plus beau territoire que nous partageons est celui de la langue. Haïtiens et québécois, nous habitons le français. Ton livre le démontre bien. Il me donne envie de visiter Haïti pour me sentir chez-moi. J’ai envie de voir son soleil, sa mer, ses belles montagnes et tous ces gens qui mordent dans la vie à pleines dents. MERCI Rodney d’être leur ambassadeur.

13- Bonjour Rodney. Dans ton livre, il est beaucoup question de Dany Laferrière. Vous étiez ensemble quand la terre a bougé. Je vais te montrer quelques images de lui, tournées ici même le 11 décembre 2009 et j’aimerais bien entendre ton commentaire après.

14- (Poème du Souverain Mowhak Michael)

15- Bonjour Rodney, c’est encore Claudel. Avant de se quitter, je vais inviter Senaya et Kattam pour mettre un peu de musique à notre rencontre. Pour ton information, Senaya a déjà organisé un évènement de solidarité africaine haïtienne après le 12 janvier à la Maison d’Afrique à Montréal. Kattam y a participé. Je veux souligner que Kattam a déjà joué à Port-au-Prince, à la place Champs de mars juste devant le palais national, c’était en 2002. Il a été porté par la foule spontanément sur la scène ou Boulo Valcourt devait jouer. À l’époque le palais national était encore debout. Une fois sur scène Kattam a déclaré à la foule, je suis marocain, je suis québécois, je suis haïtien. Aujourd’hui, avec toi Rodney, nous sommes tous haïtiens. Senaya, Kattam, à vous de jouer et à nous de vous applaudir..

16- Bonjour Rodney, je m’appelle Ribad. Je viens du même pays que Yasmina Khadra qui a écrit la préface de ton livre. Il termine sa préface avec cette phrase : ‘’Voilà Rodney, mon ami, mon frère, ma prière pour rejoindre la tienne. Lorsque l’adversité émiette nos rêves. Lorsque nos étoiles ne palissent que d’effroi, lorsque chaque bataille nous paraît perdue d’avance, nous revient à l’esprit ceci : ‘’Il est une vérité qui nous venge de toutes les autres, toute chose a une fin et aucun malheur n’est eternel.’’ J’aime bien ces phrases de Yasmina Khadra. Le drame haïtien connaîtra une fin. Avec ou sans l’appui des pays. Avec ou sans la présence des médias, Haïti se relèvera. ‘’Haïti Kenbe la’’. Rodney Saint-Eloi, je souhaite un grand succès pour ton livre. Je souhaite surtout qu’il soit lu par les haïtiens en Haïti. Merci d’être venu nous parler. Merci également à Senaya d’être venu chanter Haïti avec nous. Merci à Kattam d’être toujours aussi bon musicien et aussi fidele. Rodney, tu transmettras nos salutations à ton frère d’arme Dany Laferrière. Au nom de tous mes camardes, je vous déclare Rodney Saint-Eloi, Souverain anonyme.