Radio Souverains

Et que dire des déportés haïtiens..?

''Ce qui est ironique.
Ma mère qui n'est pas adaptée au Canada
est restée au Canada et moi,
moi qui a été à l'école à Montréal,
moi qui a grandi à Montréal,
moi qui a des enfants à Montréal.
Hé ben ma mère est restée à Montréal
et moi je suis déporté en Haïti''

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Anicette Frantz
écoutez le documentaire radio
sans téléchargement

Rue de l'enterrement

Durée: 45mn

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Juillet 2002

Reconstruire Haïti c'est aussi corriger certaines injustices que plusieurs pays dont le Canada ont commis envers ce pays.

D'abord, j'ose imaginer que dans les circonstances, les déportations prévues en direction d'Haïti sont naturellement déjà suspendues par les autorités d'Immigration Canada, pour ne pas dire annulées.

Et que dire des dizaines d'autres haïtiens qu'on n'a cessé de déporter depuis 1994..? Ceux qui ont grandi ici au Canada avant d'être déportés en Haïti en laissant derrière eux familles et enfants..? Pour ceux qui auraient survécu au tremblement de terre, pourraient-ils réintégrer leurs familles et leur pays d'accueil, le Canada..?

Déjà, les déporter dans un pays qui n'était pas prêt à les accueillir, c'est une erreur grave que le Canada a commis à l'égard d'Haïti où le chômage était à 80%, où certains gangs criminalisés se nourrissaient du desarroi de ces déportés venus du Canada et des États-Unis. Aujourd'hui, le Canada s'apprête à recevoir des sinistrés haïtiens comme immigrants. Ne serait-il pas là, une occasion inespérée pour corriger l'erreur..? Faire d'une sorte que des pères retrouvent leurs enfants et que des enfants retrouvent leurs pères.

Je rappelle que la plus part de ces déportés ont grandi et construit leur identité au Canada. Leur crime, ce n'est pas d'avoir un dossier criminel qui a justifié leur déportation, mais plutôt d'avoir eu des parents qui ont sous-estimé l'importance de procéder à la naturalisation de leurs enfants. Je rappelle que d'autres haïtiens arrivés tout aussi jeunes, même en ayant plus tard un dossier criminel, n'ont pas connu le même sort parce que leurs parents, au moment de demander la nationalité canadienne, ils n'avaient pas oublié les enfants.

En juillet 2002, après avoir réalisé pour la Première Chaîne de Radio Canada ''Il neige pas à Port-au-Prince'', un premier documentaire radiophonique sur les jeunes déportés haïtiens, je me suis rendu à la capitale haïtienne pour réaliser ''Rue de l'enterrement'', un deuxième documentaire qui fait état de leur condition de vie après la déportation.

Parmi les déportés que j'ai rencontrés à Port-au-Prince, il y a Carl-Henry Jean-Batiste (Père de deux enfants nés au Canada). Meus Kesner (Père de deux enfants nés au Canada). Rémy Mercier (Père de trois enfants nés au Canada). Jean Wilder (Père de trois enfants nés au Canada). Patrick Hudon (Père d'un enfant né au Canada). Jean (Père de deux enfants nés au Canada). Et Anicette Frantz (Père de deux enfants nés au Canada).

En écoutant le documentaire, on retient des témoignages de ces déportés leur très grand sentiment d'appartenance au Québec. C'est frappant. Ils reconnaissent et assument leurs erreurs, mais les déporter dans la misère haïtienne, est une punition qu'ils trouvent trop disproportionnées. Certains se sentent carrément étrangers dans le pays natal. Si certains se sont résignés à leur sort, d'autres ne cessent de croire qu'un jour ils retrouveront leurs enfants. C'est le cas de Meus Kesner alias Jimmy qui, en contemplant l'horizon à la plage Bilo Beach, me confia son rêve de retrouver Montréal, là où ces deux filles vivent aujourd'hui.

Redonner leur père à ses deux filles de 8 et 9 ans ne serait-il pas tout aussi humanitaire que de permettre à une famille canadienne d'adopter des enfants haïtiens..?

Écoutez les témoignages bouleversants de ces hommes qui nous posent la question suivante: Est-il moralement acceptable que le Canada déporte des personnes qui ont grandi et construit leur identité sur le territoire canadien en les séparant de leurs familles et leurs enfants..?

Mohamed Lotfi