Cet article est paru dans Voir et le Devoir en juin et juillet 1998.

La bonne cause au cachot

Mohamed Lotfi

 

Empêcher un petit criminel d'en devenir un grand n'est pas une mince tâche. C'est toute une cause. La plus impopulaire, mais peut-être la plus noble. Celle qu'on nomme officiellement la réinsertion sociale des personnes incarcérées. Impopulaire, parce qu'il s'agit de criminels. Noble, parce qu'elle permet à des hommes et des femmes de retrouver une certaine dignité. Une cause perdue, pensent certains.

Les causes difficiles à défendre sont-elles nécéssairement perdues..? Les sans patries, les sans-abri, les sans voix, les exclus, les détenus.. Dans le cas de ces derniers, je crois qu'il y a toujours une part de responsabilité collective derrière chaque crime. C'est ce qui justifie, à mon avis, de faire de la réinsertion sociale des personnes incarcérées une cause sociale tout aussi importante que celle du sida, de la pauvreté ou de la mal nutrition des enfants.

Mais comment expliquer aux « honnêtes citoyens », qu'un détenu récidiviste a autant besoin d'aide qu'un malade du sida. Qu'avec un taux de récidive de plus 60% sur l'ensemble des détenus au Québec, la réinsertion sociale des personnes incarcérées n'est pas encore notre choix de société. Et pourtant, la réinsertion sociale des personnes incarcérées est la solution la plus économique à une véritable sécurité publique. De quoi donc souffre cette cause pour qu'elle soit aussi impopulaire..?!?

Elle est victime d'un manque de beauté. Un manque de marketing..!

De nos jours, les causes ne se contentent pas d'être bonnes, elles doivent aussi être belles. Pour cela, elles s'associent à des noms célèbres. Céline Dion et les autres que vous connaissez bien, parce qu'ils passent à la télé et donnent des autographes par milliers. Aujourd'hui, une bonne cause, ne peut exister sans être associée à un artiste très aimé de tous. Ainsi le veut le start- système..!

Quel organisme communautaire n'a pas fait appel à un artiste pour vendre sa cause..? Quel gérant d'artiste n'a pas magasiné dans le marché florissant des bonnes causes celle qui colle le mieux à l'image de son client. Parce qu'une cause, disons le, est très payante pour un artiste. Qu'il soit débutant ou non. Les retombées sont plus importantes que vous pouvez imaginer. Une publicité gratis. Les spécialistes de la pub vous le diront. Les produits les plus populaires ne peuvent se passer de publicité. C'est ainsi que certains artistes fonctionnent. C'est ainsi que les bonnes causes vivent. Un échange de service.

Et pourtant, je suis pour l'engagement social des artistes. Depuis huit ans j'ai invité moi-même quelques deux cents artistes québécois à rencontrer quelques 4000 détenus de Bordeaux dans le cadre de l'émission radiophonique « Souverains anonymes ». Je les invitais en tant qu'artistes citoyens. En tant que représentants de la communauté. Ces artistes, poètes et écrivains, pour la plupart, ils participent à la vie communautaire de leur environnement sans trompette ni tralala. En rencontrant les Souverains de Bordeaux, ils ont contribué à élargir l'ouverture des personnes incarcérées à la communauté. L'artiste citoyen est celui qui est au service d'une cause et non l'inverse. Ce que retiennent les auditeurs de l'émission Souverains anonymes, c'est moins les réponses des artistes-invités que les questions des Souverains. Des questions dans lesquelles les détenus se racontent et se réhabilitent en hommes libres d'esprit. Rien dans leur propos qui pourrait conforter nos préjugés sur les criminels.

De ces rencontres entre artistes d'en dedans et artistes de dehors, est né l'album « Libre à vous » lancé en octobre dernier. Un album bénéfice au profit du Fonds des détenus de Bordeaux. Une cinquantaine d'artistes, chanteurs compositeurs et musiciens, ont accepté de prêter leur savoir faire pour mettre les créations poétiques des détenus dans un album de chansons pour exprimer en toute liberté ce que les murs et l'indifférence réduisent au silence. L'objectif ultime d'une telle démarche à la fois sociale et artistique est simple, rappeler que la réinsertion sociale des personnes incarcérées est une cause sociale bonne à défendre. C'est l'affaire de tous.

Dans l'album « Libre à vous » les détenus sont les principaux artisans de leur cause. En tant qu'initiateur du projet, je souhaitais que les Souverains anonymes participants à l'album, seraient eux-mêmes les portes paroles de leur cause, accompagnés parfois par des artistes-invités de l'album.

Mais les recherchistes de certaines émissions populaires, vitrines de nos produits culturels, ne voient pas la chose de cette façon. Parce que la sacro-sainte formule des bonnes causes en vogue ne fait pas partie de ma stratégie de promotion. Aucun artiste-vedette-vendeur n'est associé officiellement à Souverains anonymes comme porte-parole, et ce malgré la participation de plusieurs artistes populaires dans l'album « Libre à vous ». Les animateurs vedettes accordent aux artistes portes paroles des causes sociales plus de temps pour raconter leur dernier voyage ou leur régime amaigrissant que d'expliquer la cause qu'ils représentent. Généralement, on reserve les trente dernières secondes de l'entrevue pour souligner la cause. Je me suis donné le droit de refuser tout scénario d'entrevue ou on ferait des représentants de l'album « Libre à vous » des bouche-trous. Pas question non plus d'envoyer seul un des artistes vedettes de l'album à une de ces émissions populaires.

La recherchiste d'une émission de Radio Canada a poussé le ridicule jusqu'à faire appel à des artistes connus qui ne font même pas partie de l'album pour en parler. Une autre voulait recevoir Christian Mistral (auteur d'une des chansons de l'album) pour lui faire dire des choses croustillantes sur ses déboires avec les femmes. Dans une autre émission, on voulait bien recevoir un ex-détenu, mais d'avantage pour parler de son passé criminel que pour dire son cheminement vers la réinsertion. Pour d'autres recherchistes, il n'est pas question d'associer leurs prestigieuses émissions à des ex-criminels (pour sauver les APPARENCES). Je vous laisse deviner les noms de ces émissions populaires dont les animateurs vedettes sont devenus nos spécialistes dans l'art de combler le vide par le vide. Heureusement, il y a les autres émissions que je salue bas de résister à la médiocrité.

Aujourd'hui, certaines bonnes causes en cache d'autres. Cherchez l'erreur..






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