Radio Souverains

Hommage à la Tunisie

Avec Sonia Djelidi, Bochra Manaï et Karim Medfai

Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "

Je n' quitte pas Bordeaux
ce n'est pas un drame
je m’évade dans les mots
et les yeux d'une femme

Ma vie est un roman
Ma vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que je me pose
en vers et en proses
Je vous salue hommes et femmes libérés
Et je te plaide notre cause

Sonia, Bochra et Karim

Bienvenue parmi les
Souverains anonymes

Kattam, Karim, Sonia et Bochra

écoutez l’émission
Hommage à la Tunisie sans téléchargement

27 janvier 2011

Première partie 53mn 52'

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Deuxième partie 53mn 36'

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1- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Claudel. Avec votre présence aujourd’hui parmi nous, ça sent le jasmin au Souverains anonymes, n’est-ce pas les gars..? Depuis le 14 janvier dernier, une révolution est en marche en Tunisie. Nous avons regardé les images, nous avons entendu le cri de ceux et celles qui n’en pouvaient plus supporter la dictature. Le peuple tunisien a donné un sens révolutionnaire à un mot de la langue française : DÉGAGE. Nous aimons répéter ce mot depuis ce 14 janvier 2011 : DÉGAGE. Encore : DÉGAGE. Encore : DÉGAGE. Le dictateur a dégagé. Il reste aux tunisiens à faire dégager la dictature. Ici dans ce local, nous sommes loin de la Tunisie, nous sommes derrière des murs. Mais grâce à la radio et à Internet, nous allons avec vous aujourd’hui, Sonia et Karim, joindre nos voix à celles des tunisiens pour que cette révolution ne soit pas découragée par les prophètes de malheur. Mes amis souverains ont préparé des questions et des témoignages. Avant de leur accorder la parole, J’aimerais qu’on rende hommage aux martyrs de la révolution tunisienne sur une musique et des images que vous connaissez bien (Hymne national).

Sonia, Bochra et Karim, si vous permettez, on va faire un peu connaissance. Sonia, tu es née au Québec, de parents tunisiens. Tu travailles dans l’humanitaire. Tu as déjà été en Afrique de l’ouest pendant 3 ans. Au Québec tu es coordonnatrice du Collectif Solidarité au Canada avec les luttes sociales en Tunisie. Tu as fais partie des organisateurs des marches de solidarité avec la Tunisie. Je sais que tu aurais aimé être en ce moment en Tunisie pour participer à cette révolution de plus près. Tu aurais aimé célébrer ton anniversaire le 24 janvier dernier avec un peuple en marche vers sa liberté. Karim STP, avec ta belle voix, je te demande, de chanter bonne fête à notre amie Sonia. Ma chère Sonia, c’est à ton tour de te laisser parler d’amour..)..

Et toi Karim, tu es né en Tunisie, tu es au Québec depuis 2006. Tu es auteur, compositeur, interprète et guitariste. Nous avons beaucoup aimé entendre ta chanson The shade of myself. En 2006, tu as chanté avec Robert Plant du groupe Led Zeplin. Avant de passer à la partie musicale de cette rencontre avec ta guitare et les percussions de Kattam, nous allons parler un peu de la Tunisie. Sonia et Karim, je vous pose la question que beaucoup se posent. Si ce jeune homme de 26 ans, Mohamed Bouazizi n’avait pas sacrifié sa vie en s’immolant publiquement par le feu, est-ce que la révolution aurait eu lieu quand-même un jour ou l’autre..?

2- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Ronald. Le dictateur Ben Ali a dégagé le 14 janvier dernier. Le 13 janvier, ici même dans cette salle, nous parlions de la Tunisie avec le grand journaliste Jooneed Khan. Je vous invite à écouter les paroles de Jooneed un jour avant le départ du dictateur. (Jooneed Khan).

3- Sonia, Bochra et Karim, Moi je suis encore stupéfait de voir en 2011, qu’un homme soit obligé de sacrifier sa vie, un peu comme Jésus l’a fait il y a 2000 ans, pour que d’autres vivent dans la dignité. L’héroïsme de Mohammed Bouazizi c’était de se donner la mort sans la donner à d’autres. Quand la police lui a arraché son gagne pain, il aurait pu, par vengeance, s’exploser dans un commissariat ou dans un hôtel de riches. Il a choisi de se brûler dans la place publique pour réveiller les consciences et surtout pour mettre fin à la peur. C’était comme pour dire à la dictature ‘’Vous ne me faîtes plus peur’’. Il paraît que d’autres ont suivi son exemple. Ça en dit long sur l’état de d’oppression qui sévissait en Tunisie. J’espère que partout dans le monde arabe, des rues, des boulevards et des parcs porteront son nom. Toute mon admiration pour cet homme martyr de la révolution. Mohamed Bouazizi, désormais tu fais partie des grands libérateurs. Tu retrouveras là haut, un grand collègue. Quelqu’un comme toi, qui s’est sacrifié à sa manière pour son pays. Il s’appelle Toussaint Louverture. Que Dieu ait ton âme. Sonia, Karim, faut-il nécessairement qu’il y a des morts pour faire une révolution..? Une révolution tranquille n’est pas envisageable dans un pays arabe..?

4- Bonjour Sonia, Bochra et Karim. C'est encore Ronald. En tant qu’haïtien, je ne peux pas, ne pas soulever le rapport entre Haïti et la Tunisie. Voilà deux pays qui auront surpris le monde entier avec des révolutions que personne n’attendait. Celle des haïtiens en 1804, était encore moins attendue. Un peuple d’esclaves a arraché sa liberté contre un empire. En Tunisie, 24 heures avant le départ du dictateur Ben Ali, la France offrait à Ben Ali son savoir faire pour mater la révolte du peuple. Si la révolution haïtienne a été suivie partout en Amérique latine, pourquoi celle des tunisiens ne serait pas suivie en Afrique et dans le monde arabe..? Comme vous savez, juste après que votre dictateur Ben Ali soit partie de la Tunisie, notre dictateur Duvalier est revenu en Haïti. Il ne s’attendait pas à être accusé par l’État haïtien. On ne dira pas qu’il était mal conseillé, on dira plutôt qu’il est stupide. La plus part des dictateurs sont stupides. Ceci dit, accuser Duvalier ne suffit pas pour faire la révolution. Personnellement, je pense que si les haïtiens veulent suivre l’exemple des tunisiens, ils doivent se retourner contre la dictature des sept familles qui dominent tout le secteur économique en Haïti. Sonia, Karim, avez-vous comme moi, l’espoir que ce qui se passe en Tunisie devient l’exemple à suivre partout où il y a des dictatures, l’Égypte bouge déjà..?

5- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, c’est encore Claudel. À mon avis, ce qui se passe en Tunisie, n’est pas uniquement l’exemple à suivre dans les pays qui souffrent de dictatures. C’est un exemple à suivre aussi dans les démocraties occidentales. Là ou les populations ne croient plus que leurs actions et leurs indignations peut faire la différence et apporter le changement. Sonia, tu as écris toi-même sur ta page Facebook ‘’ Plus personne ne pourra jamais me dire "ça ne donne rien de manifester". Plus personne ne pourra jamais me dire, "ça ne changera pas". J’imagine que le fruit de cette révolte réconforte les militants des droits de l’homme partout dans le monde. À ton avis, est-ce que les citoyens des pays riches se sentent concernés et touchés par l’intifada tunisienne..?

6- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Yannik. Sonia, Karim.. En regardant quotidiennement les images qui nous parviennent de Tunisie depuis quelques semaines, je me sens partagé entre l’espoir et la peur. La peur d’être déçu. Plusieurs pays africains ont vécu de grandes déceptions. Avec le départ de Mobotou, on avait cru que le Congo allait enfin goûter à la démocratie. Aujourd’hui, la situation au Congo est pire que dans le temps de Mobotou. Ceci dit, je souhaite quand-même que la révolution tunisienne inspirera d’autre pays en Afrique. L’Afrique du sud nous a donné de l’espoir en 1990 avec la libération de Nelson Mandela et son élection en 1994 comme premier Président noir de l’Afrique du sud. Maintenant avec la révolution tunisienne et la révolte égyptienne, c’est l’Afrique du nord qui donne un signe d’espoir pour toute l’Afrique. J’ai écris un petit texte inspiré des images de l’actualité tunisienne :

Les hypocrites profitent sous l’angle mort de l’arbitre
Comme Che exigeant l’impossible quand ils briment nos principes
Les opprimés ont en marre de se voir considérés à bas escales
Paysages de conquêtes et de désastres
Quand les mots ne suffisent plus, il faut attendre que ça éclate
Annonciateur d’un changement, les prémices d’une lutte
Pour réveiller la masse, des innocents rendent l’âme
Violence insondable, les voitures brûlent, la foule hurle
Le peuple applique le culte
Qui détient la force quand le cœur bat
L’unisson dans les torses
Pendant que les fourbes cherchent une destination
Pour trouver pour épouse, la défaite dans leurs noces.
Peut-on sentir une libération proche.

Merci!

Et voici Maintenant un poème de Nadia Ghalem, poétesse algérienne de Montréal :

À la jeunesse de Méditerranée et d’Afrique du Nord.

À la mémoire de Mohamed Bouazizi de Sidi Bouzid, 26 ans, vendeur itinérant de fruits et légumes, il voulait travailler, on lui a confisqué ses outils de travail après l’avoir humilié. Il s’est immolé par le feu. Il décède18 jours plus tard.

Ils ont dit : « émeutes de la faim » comme si tu n’étais que chair
C’était la faim de la liberté et la dignité qui coûtent si cher
À la douleur s’est ajouté l’humiliation tu t’es sacrifié
Hogra
Négation de ton humanité et ta dignité
Hogra
L’arrogance et le mépris Hogra
Si ta vie est une tragédie, Ta Tunisie est une poésie
Comme le battement de l’aile d’un papillon
Tes cris de feu sont entendus, ta colère muette s’est vue
Tu n’es pas tout seul , torche vivante

Et eux, ils sont partout, quelques dollars, un virtuel diplôme
Et les voilà chargés d’arrogance et de méchanceté
Violeurs de vie privée et de dignité voleurs de liberté
Ils t’ont harcelé Tu ne demandais qu’à travailler
Et toi Mohammed Bouazizi tu connaissais ta vie

Ta vie d’homme déjà en sortant de l’enfance
Travailler pour la famille même çà, ils ont refusé
Drapés dans leur prétentieuse importance

Dans ton cœur la colère s’est allumée entre la chair et l’os
J’ai vu ta photo de beau jeune homme,
Ton visage au large sourire et ton regard plein d’avenir
Tu aurais pu chanter et danser et être aimé
Tu aurais pu voir fleurir ton jardin
Et sentir encore le parfum enivrant des fleurs de jasmin
La peine et la colère et la douleur on t’a volé ta liberté et ta dignité
On a violé ta vie privée, on a décidé t’affamer
Comme dans un cratère de volcan la solitude la peine et la colère
Comme dans un cratère de volcan, la douleur s’il faut devenir cendre
S’habiller de feu cette soie douloureuse lumineuse et mystique
Après tant de souffrances, le sacrifice, la Révolution,
L’espoir comme un arôme de jasmin
Ce sera pour les autres comme tout le travail de ta jeune vie
Mohamed Bouazizi
Comme les millénaires de civilisations de la Méditerranée

Nadia Ghalem

7- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Fares, je suis votre voisin algérien. Vous le savez peut-être qu’une trentaine d’intellectuels algériens viennent de signer une pétition pour réclamer du changement en Algérie. La pétition évoque «le désespoir social», exprimé par les dernières émeutes qui ont fait cinq morts et plus de 800 blessés. D’autres pays autour de la Tunisie sont dirigés par des dictatures ou la corruption est pire que celle en Tunisie. Il faut reconnaître que la Tunisie a quand-même fait des réformes pour les droits de la femme qu’on ne retrouve dans aucun pays arabe. L’éducation en Tunisie se porte beaucoup mieux qu’en Algérie. Certaines puissances craignent l’effet de contamination que la révolution tunisienne pourrait avoir sur ses pays voisins, comme si la révolte tunisienne était une maladie. Que dîtes-vous du danger islamiste..? La Tunisie est-elle épargée..?

8- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Haatym, d’abord, je dois vous dire que vous êtes mon cadeau de départ. Après avoir passé deux ans dans ce ‘’château’’, je retrouve ma liberté et je suis heureux de rencontrer avant mon départ, des amoureux de la liberté. Vous me portez chance. Maintenant que Ben Ali a dégagé, que je vais retrouver le monde avec un dictateur de moins. Je ne suis pas tunisien, je suis marocain, mais le 14 janvier 2011, je me suis senti tunisien et fier d’avoir des origines maghrébines. Je ne suis pas tunisien, mais je vais me faire porte-parole d’un Souverain tunisien qui a été libéré aujourd’hui. Il s’appelle Chafiq. Il dit qu’en Tunisie, il y a quatre priorités sur lesquelles l’État tunisien a mis beaucoup l’accent dans les trente dernières années. On appelle ça les quatre F. La liberté des femmes, la formation professionnelle, le football et les festivals. Dans ces quatre F, il y en a deux qui ont peut-être joué un grand rôle pour préparer la révolution : Les droits des femmes et la formation. Mais un tunisien en chômage, il a beau être bien formé, bien diplômé.. Il n’a que deux options, quitter le pays ou se révolter. Ce que Chafiq veut savoir si la révolution tunisienne est partie de la rue, comment va-t-elle s’organiser pour devenir un projet politique crédible..? De quel model, cette révolution va-t-elle s’inspirer..?

9- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, c’est encore Haatym, j’ai lu ton texte ‘’Ni d’ici, ni d’ailleurs’’ qui pose la question de l’identité. Tu es née au Québec. Tu es allé souvent en Tunisie. Avec le temps tu as remarqué que le regard qu’on portait sur toi au Québec faisait de toi une étrangère. Tu as commencé à te sentir différente parce qu’on te regardait différemment’’. Tu as même commencé à t’en vouloir d’être arabe. C’était il y a 20 ans. Les évènements du 11 septembre n’ont fait qu’aggraver le regard sur des millions d’immigrants musulmans. Personnellement, je suis né au Québec comme toi et moi aussi, j’ai vécu ce changement de regard. Parfois, j’ai envie de crier ‘’Je ne suis ni touriste, ni terroriste’’. Maintenant avec la révolution tunisienne, qui n’est pas islamiste, penses-tu Sonia que le regard sur toi, sur moi et sur les arabes en exil, va être corrigé..?

10- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Michael. (poéte Mowhak)

11- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Salif. Je crois que les poètes sont meilleurs que les analystes et les historiens pour analyser et raconter l’histoire des peuples en marche. Votre poète national Abou Kacem Chebbi a écrit ceci au début du vingtième siècle comme s’il parlait de Ben Ali en personne :

Ô tyran oppresseur...
Ami de la nuit, ennemi de la vie...
Tu t’es moqué d’un peuple impuissant
Alors que ta main est maculée de son sang.

Votre révolution en marche me fait penser aux dernières paroles de notre hymne national, écris par nul autre que notre poète et le père de notre indépendance, Léopold Sédar Senghor:

Un peuple dans sa foi défiant tous les malheurs ;
Les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes.
La mort, oui ! Nous disons la mort mais pas la honte.

J’espère que la révolte des tunisiens deviendra une révolution véritable qui parviendra jusqu’en Arabie Saoudite (là ou le dictateur s’est réfugié). Il faut que les paroles de nos poètes prennent tout leur sens. Merci d’être venu partager avec nous votre joie et votre espoir.

12- Bonjour Sonia, Bochra et Karim, je m’appelle Christian, en tant que Congolais, je ne peux espérer qu’une chose, que le vent de la révolution tunisienne parvienne aussi à mon pays. Que votre révolte devient contagieuse. Maintenant, si vous permettez, je vais invitez Karim et Kattam de passer de la parole à la musique pour célébrer cette victoire, à vous de jouer et à nous de vous applaudir..

13- Sonia, Bochra et Karim. Au moment où on se parle Le peuple tunisien est en train de faire de sa révolte une révolution. Les tunisiens sont en train de vivre pleinement les mots de ce beau poème de Chabbi, devenu l’hymne national de la Tunisie :

Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,
Force est pour le destin de répondre,
Force est pour les ténèbres de se dissiper,
Force est pour les chaînes de se briser.

Nous, les Souverains anonymes, nous sommes de tout cœur avec le peuple tunisien. Je suis sûr que certaines puissances étrangères essayent de voler cette révolution. Mais ils ne réussiront pas. Cette fois, le peuple est armé de sa foi, de sa conscience, de son éducation et personne ne leur volera ce qu’ils ont obtenu au prix du sang. Les chaînes sont désormais brisées.

Sonia et Karim, je vous remercie d’être venu célébrer avec nous la délivrance d’un peuple. Au nom de tous mes camarades, je vous déclare Souverains anonymes.


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