..où es tu paix..?

L'ivresse du combat

– Touchés ?
– Non…

Ils ne sont pas touchés. Ils sont invulnérables. Ils sont vainqueurs. Je suis propriétaire d'une équipe de vainqueurs… Désormais chaque explosion me paraît, non nous menacer, mais nous durcir. Chaque fois. durant un dixième de seconde, j'imagine mon appareil pulvérisé. Mais il répond toujours aux commandes, et je le relève, comme un cheval, en tirant durement sur les rênes. Alors je me détends, et je suis envahi par une sourde jubilation. Je n'ai pas eu le temps d'éprouver la peur autrement que comme une contraction physique, celle que provoque un grand bruit, que déjà il m'est accordé le soupir de la délivrance. Je devrais éprouver le saisissement du choc, puis la peur, puis la détente. Pensez-vous ! Pas le temps! J'éprouve le saisissement, puis la détente. Saisissement, détente. Il manque une étape: la peur. Et je ne vis point dans l'attente de la mort pour la seconde qui suit, je vis dans une sorte de traînée de joie. Je vis dans le sillage de ma jubilation. Et je commence d'éprouver un plaisir prodigieusement inattendu… C'est comme si ma vie m'était, à chaque seconde, donnée. Comme si ma vie me devenait, à chaque seconde, plus sensible. Je vis. Je suis vivant. Je suis encore vivant. Je suis toujours vivant. Je ne suis plus qu'une source de vie. L'ivresse de la vie me gagne. On dit " l'ivresse du combat…", c'est l'ivresse de la vie! Et! ceux qui nous tirent d'en bas savent-ils qu'ils nous forgent ?

Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre
(Hachette, éd., coll. Idéal-Bibliothèque) pp. 143-144


L'ivresse du combat

(Repris par Nicodème Camarda)

– Des morts ?
– Oui…

Nous n'étions pas des démons mais des morts en sursis, des enterrés vivants: les derniers combattants de la paix, les âmes résilientes d'une humanité défaite. Depuis que les cieux étaient américains –et les anges à leur service des pilotes assassins –, nous avions cessé de croire en Dieu comme en la démocratie. Le salut ne viendrait pas du ciel mais des entrailles de la terre: nos entrailles!

Désormais la précision des frappes ne nous inspirait plus la peur mais la certitude que la fin approchait. Alors, dans nos abris sous-terrains, entre bombardements et explosions, nous relevions la tête, maudissant l'intelligence des bombes et la stupidité de ceux qui les fabriquaient. Détruire l'esprit des hommes, détruire l'espoir d'un monde meilleur, d'un Dieu juste et bon: tel était devenu le rêve…

Et chaque fois, durant les interminables secondes des bombardements, je réalisais, envahi par une immense tristesse, que je n'avais pas eu le temps d'éprouver la peur autrement que comme une haine sourde et profonde que, déjà, il m'était accordé d'éprouver les dernières lueurs de mon humanité, de mon impuissance. Alors j'ordonnais aux entrailles de la terre et aux ombres que nous étions de ne pas perdre espoir et de creuser des abris plus profonds, des tombes plus tortueuses, des tours plus meurtrières. J'étais propriétaire d'une armée de démons, propriétaire d'une bande de désespérés, propriétaire d'une cause à jamais perdue: mon humanité…

Aussi, au moment des frappes, nous aurions du éprouver le choc ou la stupeur, puis la peur. Pensez-vous? Nous éprouvions le choc puis la stupeur. Choc et stupeur. Il manquait quelque chose: la peur. Et nous ne mourions point dans l'attente d'une victoire ou d'une défaite; Nous mourions dans une sorte de traîné de désespoir mêlé de haine et de tristesse: les yeux rivés dans le néant, nous vivions dans le sillage de nos ennemis…

Et j'en éprouvais un profond dégoût; Comme si la mort m'était, à chaque seconde, donné. Comme si ma mort redevenait, à chaque seconde, un sacrifice plus urgent, plus impératif plus nécessaire. Je meurs. Je suis mort. Je suis encore mort. Je suis toujours mort. Je ne suis plus qu'une source de mort. L'ivresse de la mort me gagne. On dit "l'ivresse du combat…", c'est l'ivresse de la mort! Et! Ceux qui nous bombardent d'en haut savent-ils ce qu'ils forgent ?

Aime le Souverain
Nicodème Camarda
13 avril 2003-04-130


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