..huitième discussion..

Meurault, l'Étranger

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anonymes@arobas.net

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1-

Souverains anonymes, bonjour.

QUI EST MEURSAULT..?

Dans un roman d'Albert Camus, L'étranger, Meursault est un algérien d'origine française qui vit au moment où l'Algérie était une colonie appartenant à la France. Dans ce roman, Albert Camus traite d'un thème qui lui est cher: l'absurde. Son personnage, Meursault, tue un Arabe un peu "par accident". Devant juge et jury, il est condamné à mort.

La première moitié du roman décrit les faits de façon objective et même plutôt banale. La deuxième moitié du roman décrit le procès et tous les faits racontés dans la première partie, des faits pourtant banals, se retournent soudainement contre l'accusé. La question posée par Camus dans ce roman est finalement la suivante:
Quand on vit en société, a-t-on le droit d'être indifférent aux événements et à notre entourage?

Meursault n'existe donc pas: c'est un personnage de roman qui vit de façon virtuelle sur un site web appelé Dialogue.

QU'EST-CE QUE DIALOGUE..?

Le site-projet , dont l'adresse est http://www.dialogus.org, accueille près de 30 personnalités et personnages virtuels comme Meursault. Nommons-en quelques-uns: Ludwig Van Beethoven, Marguerite Duras, Karl Marx, Sigmund Freud, Kurt Cobain, Tintin, Molière, Socrate, Georges Brassens, Marcel Proust, Ponce Pilate etc.

Les visiteurs de notre site sont invités à correspondre avec nos "personnalités". D'un peu partout dans le monde nous recevons des lettres auxquelles nous répondons. Un lecteur demande à Beethoven comment on peut composer de la musique tout en étant sourd. Un autre demande à Tintin des nouvelles de la Castafiore. Un autre encore demande à Marx où est-ce qu'on s'en va avec la mondialisation des marchés. À Ponce Pilate on demande pourquoi il a fait crucifier Jésus. Nos "personnalités" répondent. Chacune est "jouée" de façon réaliste par des passionnés qui vivent au Québec, en Ontario, en France, en Belgique et en Angleterre. Et chaque mois s'ajoutent de nouvelles "personnalités": ensemble elles ont reçu près de 400 lettres à ce jour.

Meursault est donc l'une de nos "personnalités virtuelles". Lorsqu'il a appris que vous aviez un site web, l'idée lui est venue de vous écrire et de solliciter en quelque sorte une correspondance avec vous. Lui, supposément de sa cellule, en Algérie, condamné à mort, vous réellement, derrière les barreaux, attendant votre libération.

ET MAINTENANT...

Joyeuses Fêtes du Nouvel An à vous,

Sinclair Dumontais
Editeur Dialogue
décembre 1999

 

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2- Réponse:

Salut Meursault
Le dialogue sera mieux entamé entre nous et toi si ce tu commences par répondre à nos questions exprimées dans notre première lettre à toi.
Les voici:

Parlez-nous de cette mort annoncée.
De quelle couleur, est-elle..?
De quelle odeur..
Quelle saveur..

Et la vie, elle.. existe t-elle encore pour vous Meursault..?
Qu'est-ce qui est le plus absurde, la peine de mort ou la guerre..?
Qu'est-ce qui le plus absurde, qu'un algérien d'orgine française tue un arabe par accident et soit condamné à mort?!
Ou qu'un algérien tue un autre algérien au nom de l'islam sans être ni arrêté, ni jugé..?!

Avant de répondre à nos questions, rends-nous visite Meursault et tâtez la brique de notre site, entrez par le flash4, ne manquez pas de faire un tour à notre Quiz-contact et celui de notre Livre de briques, vas voir si vous y êtes..!, nous irons à votre site pour voir si nous y sommes.

Et nous en profiterons pour rendre visite à d'autres personnages de cette boite à Dialogue où vous vous trouvez. Il n'y a pas que les condamnés à mort, à perpétuité ou à quelques jours qui nous intéressent. Beethoven, Marx et bien sûr Jésus nous interessent tout autant.

Rappelle-toi Meursault que:

" Nous Souverains anonymes
Nous assumons tous nos peines
Noirs et blancs dans le même système
derrières des murs café-crèmes.."

Bonne année et à bientôt.

SA.

 

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3

Chers «Souverains anonymes»,

Le Directeur avait raison. Car même si je ne vous connais pas, je reçois votre lettre un peu comme si elle venait d'un ami lointain, de quelqu'un avec qui je peux parler sans risquer d'être à nouveau jugé. Ce n'est jamais facile d'être jugé.

Vous me posez beaucoup de questions. Des questions compliquées aussi. Surtout vos questions sur ma «mort annoncée». Même quand j'avais des visites, on ne parlait pas jamais de mon exécution. Comme par pudeur. Car en fait, cette exécution ne concernait que moi. Bien sûr l'aumônier, lui, contrairement aux autres, ne me parlait que de ça. Il voulait toujours que ma mort lui appartienne aussi, à lui et à son Dieu.

Ma «mort annoncée» a la couleur, l'odeur et la saveur de la révolte, mais en même temps de l'indifférence. D'ailleurs je pense que la seule révolte possible est l'indifférence.

Ça me rappelle maman. Quand je suis allé à son enterrement, à Marengo, j'ai su qu'à l'asile, même si elle était à la toute fin de sa vie, elle avait un fiancé. Je n'avais pas bien compris pourquoi, et ce qu'elle pouvait attendre d'un fiancé à son âge. Après ma condamnation, j'ai compris que maintenant qu'elle savait qu'elle allait mourir, qu'elle en était certaine, et qu'elle ne pouvait rien y faire, elle avait le goût de recommencer. Elle avait le goût de faire tout ce qu'elle avait envie de faire, sans se préoccuper de ce qui se faisait et de ce qui ne se faisait pas, de ce que les autres pouvaient en penser, puisque maintenant elle savait que ça ne changerait rien: au bout il y avait la mort. La révolte en elle avait fait place à l'indifférence.

La vie existe-t-elle encore pour moi? Bien sûr. Je pense même qu'elle existe davantage qu'avant ma condamnation. Car depuis que je sais que je vais mourir, je vois très bien à quel point je suis libre. Plus rien ne peut m'arriver. Je ne peux plus être jugé. Je suis libre de mes pensées, de mes gestes, de mes actes. En me condamnant, les hommes m'ont libéré. Comme maman, j'aurais le goût de recommencer. De recommencer cette vie. Je la vivrais exactement comme je l'ai vécue mais cette fois en sachant que j'ai raison de ne pas me préoccuper de tout et de rien. De ne pas faire de projets. De vivre chaque jour comme s'il était le seul. Sans ambition. Sans planification. Sans jouer le jeu de vouloir devenir ceci ou cela, de vouloir posséder ceci ou cela. Car à quoi bon.

Vous me parlez de l'absurdité. L'absurdité, c'est comme un coup de poing en plein visage. Après, il n'y a plus rien qui fait mal. Quand on réalise que tout est absurde, il n'y a plus rien d'absurde. Tout est dilué. Si tout était bleu autour de vous, qu'est-ce que «bleu» voudrait dire? Rien. L'absurdité, c'est la même chose. Tout est absurde, donc plus rien n'est absurde. Le chemin est ouvert.

Qu'est-ce qui est le plus absurde, ceci ou cela? Mourir par hasard ou mourir pour des idées? La peine de mort ou la guerre? Ni l'un ni l'autre. L'absurdité n'a pas de mesure, pas de graduation. Tout est uniformément absurde et de là plus rien ne l'est car ça ne veut plus rien dire.

Mais parlez-moi de vous. Vous avez été jugés et condamnés pour des choses qui ne me concernent pas. Mais contrairement à moi vous sortirez un jour de votre prison. Contrairement à moi vous pourrez marcher sur la plage au soleil et prendre des bains de mer. Aurez-vous envie de vous battre pour être plus ceci ou plus cela, pour être plus riche ou plus habile, plus fort ou plus grand, ou pour atteindre tel ou tel but ou... aurez-vous envie de vivre chaque jour comme si c'était le dernier, dans l'indifférence de l'univers, en sachant que devant l'absurdité, devant le néant, devant la mort, tout cela est profondément inutile?

Le fait d'être condamné à mort m'a fait comprendre une chose. C'est que la mort est la preuve concrète que la vie doit être vécue. Pour la simple raison qu'elle n'a pas d'importance. Si je pouvais revivre en toute liberté, je vivrais chaque jour comme un mort.

Toutes mes amitiés,

Meursault
l'Étranger
décembre 1999

 

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