LE MONDE DIPLOMATIQUE - FÉVRIER 1997 - Pages 4 et 5



LE MAGHREB CONFRONTÉ À L'ISLAMISME

Les libertés envolées de la Tunisie


En 1996, les Etats-Unis, la France et la Banque Mondiale se sont félicités du redressement économique de la Tunisie. Pourtant, celui-ci a été payé au prix fort: censure de la presse, arrestations arbitraires, procès d'opinion, torture, une chape de silence s'est abattue sur le pays. Règulièrement accusés par les organisations de défense des droits de la personne, le président Ben Ali vient de faire quelques concessions. Mais il s'agit plus de gestes symboliques, destinés à désarmer les critiques et à préparer la visite du chef de l'Etat à Paris, que de changements destinés à engager la Tunisie sur le chemin de la démocratie.

Par HAMED IBRAHIMI

" L'expérience tunisienne montre que le président Ben Ali et son gouvernement ne tolèrent aucune forme d'opposition. Le péril islamiste qu'ils invoquent n'est qu'un prétexte pour réduire au silence tout individu, groupe ou journal soupçonné de nourrir la moindre opposition au pouvoir. "

La cinquantaine bien sonnée, l'homme qui parle ainsi n'est ni un opposant tunisien jouant les trouble- fêtes à l'occasion du neuvième anniversaire de l'accession au pouvoir de M. Zine El Abidine Ben Ali - l' " artisan du changement ", comme on dit à Tunis, - ni l'un de ces militants des droits de l'homme " manipulés par les islamistes ", encore moins " un nostalgique de l'ère coloniale ", expression consacrée pour désigner les journalistes français mal vus au palais de Carthage... M. John L. Esposito est américain, professeur spécialiste des relations internationales et directeur du Centre pour l'entente islamo-chrétienne de l'université de Georgetown, à Washington. Son regard critique sur l' " expérience tunisienne " rejoint les inquiétudes croissantes des organisations des droits de l'homme.

Le 7 novembre 1987, le " coup d'Etat médico-constitutionnel " contre le président Habib Bourguiba, piégé par la vieillesse et un entourage de plus en plus discredité, est salué par les différentes familles politiques, y compris les islamistes. M. Zine El Abidine Ben Ali paraît redonner espoir à un peuple réputé pour sa modération. Le premier discours du successeur inattendu du Combattant suprême emporte l'adhésion générale, car il reconnaît le peuple comme mûr pour l'exercice de la démocratie, au contraire de M. Habib Bourguiba, qui prophétisait : " La démocratie serait une catastrophe si elle devait nous précipiter de nouveau dans l'anarchie et les antagonismes de jadis qui avaient été à l'origine de la colonisation (1). "

L'ancien président avait pourtant fini par entrouvrir la porte du pluralisme politique en levant, en 1981, l'interdiction frappant le Parti communiste tunisien (PCT) depuis le début des années 60 et en autorisant, plus tard, deux petites formations politiques : le Parti de l'unité populaire (PUP) et le Mouvement des démocrates socialistes (MDS). Cette timide ouverture n'était toutefois pas de nature à répondre à l'inquiétude des citoyens face au spectacle désolant offert par la classe dirigeante : celle-ci semblait plus préoccupée par les intrigues dont le palais de Carthage était devenu le théâtre, à la fin du règne du président Habib Bourguiba, que par la gestion d'un pays en proie à des problèmes socio- économiques aigus et à une vive contestation islamiste.

Avec M. Ben Ali, la suppression de la présidence à vie et de la Cour de sûreté de l'Etat, la libération de centaines de prisonniers politiques, pour la plupart islamistes, et les prises de contact avec des opposants politiques longtemps ignorés et parfois humiliés par M. Bourguiba contribuent à créer très vite un climat favorable. Pourtant, ce général avait été appelé au ministère de l'intérieur pour combattre la contestation syndicale, réprimée dans le sang le 26 janvier 1978, et la poussée du mouvement islamiste, au milieu des années 80. Devenu premier ministre, il allait faire destituer pour " incapacité ", un mois plus tard, celui qui venait de le nommer, et prendre - constitutionnellement - sa place à la tête de l'Etat.

Aussitôt, des personnalités issues de l'opposition et du mouvement syndical ou même de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) se bousculent pour faire allégeance au nouveau maître de Carthage. Deux anciens présidents de la LTDH entrent au gouvernement : le docteur Saadoun Zemerli, comme ministre de la santé, et M. Mohamed Charfi, ministre de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur chargé de mettre les programmes scolaires en conformité avec la Déclaration universelle des droits de l'homme. D'anciens gauchistes et syndicalistes rejoignent les rangs du Parti socialiste destourien (PSD), fondé par M. Habib Bourguiba et présidé à partir de 1988 par M. Ben Ali sous le nouveau nom de Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), pour bien marquer sa volonté de " changement démocratique ". Que confirment le retour d'exil de certaines personnalités politiques, l'adhésion à la convention internationale sur la torture, l'ouverture à Tunis d'une section d'Amnesty International, la première dans le monde arabe, et la reconnaissance de la première association féminine indépendante, l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD).

Plus de 99 % de suffrages

CHEIKH RACHED GHANNOUCHI, dirigeant du parti islamiste Ennahda (Renaissance), condamné à la prison à vie durant les dernières semaines du règne du président Bourguiba, retrouve sa liberté de mouvement. " Ma confiance en Dieu et en la personne du président Ben Ali est grande ", dit-il en 1988. Pendant les deux premières années de son mandat, le nouveau président fait tout pour apparaître comme le " protecteur de la patrie et de la religion " (introduction de l'appel à la prière à la radio et à la télévision, création d'un secrétariat d'Etat aux affaires religieuses, voyage à La Mecque pour le petit pèlerinage...). Mais les élections législatives et présidentielle anticipées d'avril 1989, qui se déroulent avec la participation de " listes indépendantes " soutenues par le mouvement islamiste, marquent la fin de l'état de grâce.

Seul candidat en lice, M. Ben Ali se succède à lui- même à la présidence de la République en s'attribuant 99,27 % des suffrages exprimés (2) tandis que son parti rafle tous les sièges à la Chambre des députés (3) - des scores dignes des régimes de parti unique. Les listes indépendantes soutenues par les islamistes auraient, en réalité, recueilli environ 14 % des suffrages exprimés. Intimidation des candidats de l'opposition et de leurs sympathisants, truquage des résultats : ces méthodes que les Tunisiens croyaient à jamais révolues ont refait surface, provoquant une grande vague de désenchantement (4).

Le premier à en tirer la leçon est Cheikh Ghannouchi. Il prend dès 1989 le chemin de l'exil, laissant un mouvement décidé à croiser le fer avec le gouvernement pour obtenir une légalisation devenue de plus en plus problématique à un moment où, en Algérie, le pouvoir paraît à portée de main du Front islamique du salut (FIS). Profondément déçu, lui aussi, par ce scrutin truqué, le dirigeant du Mouvement démocrate socialiste (MDS), M. Ahmed Mestiri - qui avait brillé au début des années 70 par ses prises de position fracassantes contre l'autoritarisme de Bourguiba - se retire sur la pointe des pieds.

Autre grand déçu : M. Ahmed Ben Salah, ancien ministre du plan et de l'économie nationale sous l'ancien régime, et ancien secrétaire général de l'une des plus puissantes centrales syndicales d'Afrique, l'Union générale tunisienne du travail (UGTT). Rentré au pays après une absence de quatorze ans consécutive à sa condamnation puis à son évasion de la prison de Tunis, il se résigne à quitter à nouveau le pays après un séjour de plusieurs mois au cours duquel il aura été constamment harcelé par les autorités et arbitrairement privé de ses droits civiques et politiques.

Mis à part les islamistes qui font l'objet, à partir de 1990, d'une véritable chasse aux sorcières, la plupart des animateurs des petites chapelles de l'opposition légale redoublent d'efforts, comme si de rien n'était, pour se faire apprécier du pouvoir. Ces dirigeants, comme certaines personnalités dites " indépendantes ", se montrent fort sensibles aux honneurs, comme si le " processus démocratique " se mesurait au nombre d'audiences accordées par le président Ben Ali. En échange, ils gardent le silence face aux atteintes aux libertés qui se multiplient à partir de 1990, voire tirent à boulets rouges sur quiconque critique la politique présidentielle.

La légitimité que le pouvoir retire de son attitude empreinte de " nationalisme arabe " au début de la crise du Golfe, à l'été 1990, facilite le déclenchement d'une répression dirigée essentiellement contre les islamistes, encouragés par la victoire du FIS algérien aux élections municipales de juin 1990. Mais la machine infernale n'a pas pour seul but, comme beaucoup le crurent, d'infliger une correction sanglante aux intégristes. Nombre d'hommes politiques et de militants des droits de l'homme, qui avaient fermé les yeux sur la chasse aux islamistes, devront les rouvrir lorsqu'ils seront, à leur tour, arrêtés. Ainsi des dirigeants du MDS, dont la lune de miel avec le pouvoir n'aura duré que jusqu'au scrutin municipal de mai 1995.

Les résultats - 4 000 sièges pour le RCD et 6 pour l'opposition - sont en effet ressentis comme un affront par M. Mohamed Mouada, le président du MDS, qui avait pourtant apporté un soutien sans faille à l' " artisan du changement ". Une lettre ouverte critique au président Ben Ali entraîne son arrestation en octobre 1995, juste après la visite officielle du président français Jacques Chirac. En février 1996, il est condamné à onze ans de prison pour... " intelligence avec un pays étranger ", en l'occurrence la Libye. Quant à M. Khémaïs Chamari, membre du bureau politique, il écope en juillet 1996 de cinq ans de prison pour " divulgation du secret de l'instruction " dans l'affaire Mouada - tous deux bénéficieront, le 30 décembre 1996, d'une mesure de " libération conditionnelle " accordée par le président.

La Ligue tunisienne des droits de l'homme, la première dans le monde arabe, avait dénoncé dès 1991 " la détérioration sans précédent " de l'exercice des libertés fondementales et " le recours croissant à la pratique de la torture " afin d'arracher des aveux aux prisonniers islamistes. En février 1992, environ cinq mois avant l'ouverture des procès des dirigeants islamistes, le Palais fait voter une loi contre les associations : elle a pour but de réduire la LTDH au silence, mais peut aussi " empêcher l'émergence d'une influente société civile " (5).

Fort de ce qu'Amnesty International qualifiera de " bureaucratie des droits de l'homme " - des structures et organisations non gouvernementales créées en fait par l'Etat -, le pouvoir parvient à semer la division parmi les membres de la Ligue. A partir de mai 1994, c'est au tour des femmes de faire les frais de la croisade du régime contre l'indépendance d'esprit. Une campagne d'intimidation est orchestrée contre une partie de l'élite féminine coupable d'avoir lancé un appel pour " la démocratie et la liberté ". Dans ce pays doté d'une des législations du monde arabe les plus respectueuses des droits de la femme, on verra la police frapper à la porte d'universitaires ou de fonctionnaires pour leur demander des comptes au sujet d'une pétition s'élevant contre " le verrouillage des espaces d'expression de la société civile " et " les condamnations, licenciements, arrestations et poursuites d'intellectuels et de militants progressistes ".

Espionnage, harcèlement et torture

DE plus en plus de Tunisiens découvrent que contester la politique du président Ben Ali peut coûter très cher. L'écrasante majorité se réfugie dans un silence inhabituel, pour éviter tout problème avec une police omniprésente. Les personnalités que la presse a coutume d'interroger requièrent, pour la première fois, l'anonymat. Le sort réservé aux adversaires du pouvoir incite chacun à surveiller en permanence ses paroles, y compris au téléphone.

Et ces Tunisiens qu'on prive arbitrairement de leur passeport pour leur interdire de sortir du pays, combien sont-ils ? Les cas les plus en vue sont ceux du docteur Moncef Marzouki, souvent empêché d'aller voir sa famille en France et de participer à des conférences internationales. Ancien membre du comité directeur de la LTDH, le docteur Mustapha Ben Jaafar n'a pas pu se rendre à Paris, en 1994, pour participer à un congrès international de radiologie. D'autres militants, comme M. Hamma Hammami, dirigeant du Parti communiste ouvrier tunisien (PCOT, non reconnu par le pouvoir), ou encore M. Omar Mestiri et sa femme, Mme Sihem Ben Sidrine, sont également privés de titre de voyage. L'avocate Alya Cherif-Chamari, victime des tracasseries du pouvoir avant l'arrestation de son mari en mai 1996, s'est à nouveau vu interdire, six mois plus tard, de se rendre à Genève pour une conférence sur les droits de la femme.

Le harcèlement policier, la confiscation d'un passeport ou le licenciement abusif apparaissent néanmoins comme de simples brimades comparés au sort des prisonniers politiques islamistes : au cours des dernières années, plus d'une dizaine seraient morts de sévices corporels. " Les gardiens et les tortionnaires, durant la présidence de M. Bourguiba, étaient moins brutaux que ceux de l'ère nouvelle " de M. Ben Ali, estime un opposant, qui a connu les geôles du Combattant suprême. Et de raconter " une atroce séance de torture " au cours de laquelle un tortionnaire encourageait son collègue à " cogner plus fort " sur sa " tête pourrie ". Ces propos confirment ce que des dizaines d'islamistes avaient déjà déclaré en 1992 devant les tribunaux militaires : la torture " est plus atroce " que celle pratiquée sous M. Bourguiba. Un des avocats des islamistes, militant des droits de l'homme, Me Nejib Hosni, condamné lui-même à huit ans de prison pour " falsification d'un document foncier ", a décrit, avant sa libération conditionnelle, à la mi-décembre 1996, les " interminables séances de torture " qu'il aurait subies en 1995 (6).

Pourtant, rappelle Amnesty International, aucune enquête n'a été ouverte sur les " cas de mort pendant la garde à vue ", en dépit de l' " existence de preuves accablantes " des violences pratiquées sur les victimes. Les autorités tunisiennes n'ont toujours pas " fourni de réponse aux préoccupations " de cette organisation, qui publia en 1995 un rapport intitulé : Tunisie : l'impunité favorise le renforcement de la répression (7). En visite à Tunis, fin juin 1996, le secrétaire général d'Amnesty International, M. Pierre Sané, n'a pas été autorisé à rencontrer des prisonniers. " Il existe une grande sophistication dans cet Etat policier. Il n'y a pas de répression brutale sanglante, c'est plus subtil et plus sinistre ", déclare-t-il au terme d'un séjour de quatre jours sous haute surveillance policière. " Le plus inquiétant, précise-t-il, c'est la poursuite d'une stratégie pour faire intérioriser la peur par les citoyens et l'autocensure par les organes de presse et les organisations démocratiques indépendantes. Avec une politique de relations publiques pour faire avaler la couleuvre à l'opinion internationale. "

Même constat pour Human Rights Watch et le Lawyers Committee for Human Rights qui dépêchèrent à Tunis, début 1996, deux chercheurs, qui furent constamment surveillés par la police. Ils eurent cependant plus de chance que cet autre chercheur américain attaqué dans sa chambre d'hôtel, en janvier 1996, par un étrange voleur qui préféra s'emparer de son ordinateur portable plutôt que des quelques centaines de dollars qui se trouvaient à portée de sa main. Le 23 mai 1996, la police de l'aéroport de Tunis-Carthage refoule M. Patrick Baudouin, président de la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme (FIDH). Le système des autorités tunisiennes, explique Me Baudouin, " consiste à faire croire que tous leurs problèmes viennent des gens qui dénoncent les violations des droits de l'homme, alors que c'est l'existence de ces violations qui leur crée des problèmes (8) ".

La police, dont les effectifs auraient été multipliés par quatre depuis l'arrivée au pouvoir de M. Ben Ali (9), est soutenue dans sa tâche de surveillance de la société tunisienne par des milliers d'indicateurs et par les comités de quartiers créés par les autorités aux quatre coins du pays. Si le président Habib Bourguiba avait coutume de s'appuyer sur le parti qu'il avait fondé en 1934 pour mobiliser les masses et faire face à ses adversaires politiques, son successeur n'a pas été formé par cet appareil : il est venu aux affaires comme ministre de l'intérieur et, avec lui, la police occupe le devant de la scène. Elle intervient dans la composition des conseils municipaux, des bureaux directeurs des cellules du RCD, des associations culturelles et sportives et même de certaines organisations progouvernementales souvent présentées comme des ONG.

Ecoutes, coupures de lignes téléphoniques ou de fax, entraves à la circulation du courrier semblent devenues les missions prioritaires des forces de l'ordre. Partout dans le pays, les propriétaires de cabines de télécopie ou de photocopieurs sont invités à jeter un coup d'oeil sur les documents de leurs clients avant de les faxer ou de les photocopier. La condamnation de M. Chamari à cinq ans de prison pour divulgation du secret de l'instruction repose sur un fax qu'il aurait envoyé à un avocat belge.

Les nouvelles technologies semblent toutefois donner du fil à retordre au pouvoir. En décembre 1994, il a suspendu la vente et l'installation des antennes paraboliques pour, en juillet 1995, faire voter une loi imposant une redevance et une autorisation préalable. Selon le ministre des communications, le général Habib Ammar, cette loi n'est destinée qu'à " préserver le paysage " et à encourager le développement de la télévision par câble, aisément contrôlable par la censure. Une agence vient aussi d'être créée afin de surveiller, entre autres, l'accès des Tunisiens à Internet .

L'édition est logée à la même enseigne. La censure frappe non seulement les auteurs soupçonnés d'être favorables aux thèses islamistes, mais aussi des intellectuels, comme l'historien des religions Abdelmajid Charfi, ou le docteur Moncef Marzouki dont même les livres scientifiques sont interdits à la vente. Le poète Ahmed Loghmani, renommé pour ses odes à la gloire du président Bourguiba, n'échappe pas non plus aux coups bas de la censure (10). Bref, les intellectuels et les démocrates susceptibles d'enrichir le débat public et de permettre à la Tunisie de relever en douceur les défis du XXI e siècle vivent dans des conditions qui rappellent à maints égards celles qui prévalaient en Algérie avant l'explosion sociale de 1988.

Du temps du président Bourguiba, il y avait plus de marge de liberté qu'actuellement. Bien qu'affaiblie vers la fin de son règne, l'organisation syndicale (Union générale des travailleurs tunisiens - UGTT) était le contre-pouvoir le plus influent : elle n'est plus actuellement qu'un instrument entre les mains des dirigeants, qui s'emploient à privatiser l'économie - la plupart des grèves des dernières années se sont d'ailleurs organisées sans elle.

Tout cela n'a pas empêché le président français, Jacques Chirac, en visite à Tunis en octobre 1995, de faire l'éloge de son homologue tunisien, imité, en décembre de la même année, par le sous-secrétaire d'Etat américain aux affaires du Proche-Orient, M. Robert Pelletreau Jr. Plus lyrique, en octobre 1996, le colonel Mouammar Kadhafi qualifiait son homologue tunisien d' " étoile éclatante dans le ciel du Maghreb arabe ". Paris, Washington et Tripoli ne partagent donc manifestement pas les préoccupations des défenseurs des droits de l'homme. Ni même celles du Parlement européen qui, le 23 mai 1996, réaffirmait que rien ne peut justifier l' " étouffement des libertés démocratiques " en Tunisie. Et de rappeler à M. Ben Ali que l'accord de partenariat signé en 1995 entre l'Union européenne et la Tunisie comporte aussi un volet relatif au respect des droits de l'homme...

La Tunisie, répond en substance son président, n'a de leçon à recevoir de personne, ses citoyens ont subi avec succès l'examen de passage à la démocratie en l'élisant, dès 1989, à plus de 99 % des suffrages exprimés. Le régime pousse à son terme la contradiction entre son discours sur le respect des droits de l'homme et une réalité marquée par un étouffement croissant des libertés fondamentales. Et ce ne sont pas les mesures de " libération conditionnelle " qui ont profité en décembre à quatre prisonniers politiques, ou les nouvelles promesses d'ouverture faites par M. Ben Ali, ou encore les deux stations de métro de Tunis baptisées " Nelson-Mandela " et " Déclaration-universelle-des-droits-de-l'homme " qui suffiront à satisfaire un peuple assoiffé de démocratie et " digne d'une vie politique évoluée et institutionnalisée (11). "

HAMED IBRAHIMI.


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(1) Discours à Carthage, le 17 décembre 1967.
(2) Le président Ben Ali améliorera son score à l'élection du 20 mars 1994 en obtenant 99,91 % des suffrages exprimés, un record inégalé dans le monde arabe.
(3) Une modification du mode de scrutin a permis l'entrée au Parlement, en 1994, de 19 deputés issus des rangs d'une opposition favorable au président Ben Ali. Le RCD compte actuellement 144 sièges.
(4) Lire Jacqueline Boucher, " La société tunisienne privée de parole ", Le Monde diplomatique, février 1996.
(5) Lire Political Liberalization and Democratization in the Arab World, ouvrage collectif sous la direction de Rex Brynen, Bahgat Korany, Paul Noble, p. 142, édité par Lynne Rienner Publishers-Boulder, Colorado, 1995.
(6) Dans une autre affaire montée de toutes pièces, Me Hosni a été acquitté le 14 novembre 1996 par la cour d'appel de Tunis. Il était poursuivi pour " association de malfaiteurs ".
(7) Voir également Tunisie : des femmes victimes de harcèlement, de torture et d'emprisonnement, Amnesty International, juin 1993.
(8) Entretien de Me Baudouin au quotidien belge Le Soir, Bruxelles, 3 juillet 1996.
(9) Lire Ignacio Ramonet, " Main de fer en Tunisie " Le Monde diplomatique, juillet 1996.
(10) Voir " Le Maghreb en privation de libertés " et " Editer au Maghreb " par Catherine Simon, Le Monde du 8 mai 1996 et du 18 octobre 1996.
(11) Déclaration lue par M. Ben Ali, à l'aube du 7 novembre 1987, à la radio tunisienne.


LE MONDE DIPLOMATIQUE - FÉVRIER 1997 - Pages 4 et 5
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/02/IBRAHIMI/7752.html


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