Cassandre 19, Culture en prison, un partenariat indispensable  

Gérard Brugière coordonne depuis six ans l'action culturelle en milieu pénitentiaire au ministère de la justice, dans le domaine du livre. Depuis la rentrée 1997, suite au départ pour Jakarta de Thierry Dumanoir, il a repris l'action culturelle dans le domaine théâtral et musical.

Culture en prison,
un partenariat indispensable

Cassandre : A quand remonte l'action culturelle en milieu pénitentiaire, et quelles sont les grandes lignes de travail ?
Gérard Brugière : La politique culturelle en milieu pénitentiaire a été initiée en 1983, avec la signature de protocoles d'accord entre les ministères de la culture et de la justice entre 1986 et 90. Le ministère de la culture offrait des possibilités financières pour des actions de qualité à partir du Fonds d'Intervention Culturelle. Il y a un peu plus de 50 000 détenus en France dans 187 établissements pénitentiaires. Il s'agit d'élargir l'offre culturelle en prison, de passer d'actions ponctuelles exemplaires comme celles menées par Gérard Lorcy à la prison de la Santé1 ou celles du Théâtre National de Bretagne avec la compagnie des Lucioles à la prison de Rennes, à un travail suivi. Il faut faire passer l'idée de la prison dans les missions ordinaires des institutions culturelles. En 1997, une convention a été passée entre THECIF2 et la direction de l'administration pénitentiaire à partir d'un spectacle de Claudia Stavitsky, Le monte-plats d'Harold Pinter présenté dans six prisons d'Ile de France. Ces représentations en prison ont été suivies par Enzo Corman, qui va écrire une pièce sur cette expérience, jouée ultérieurement dans les mêmes établissements pénitentiaires. C'est une formule de théâtre feuilleton; un nouvel auteur suivra la pièce de Corman.
Il faudrait donner l'habitude du théâtre. Mais on ne consacre qu'un franc par jour et par détenu à la réinsertion. La culture n'est pas une priorité ! La seule solution est de développer des conventions avec les collectivités territoriales qui estiment pour la plupart que les prisons sont du seul ressort de l'État. Certaines villes comme Poitiers, salarient un bibliothécaire à plein temps pour intervenir en prison. Marie Thérèse Francois-Poncet, adjointe à la culture d'Agen a pris en compte la prison dans sa programmation, il y a des lectures, des rencontres, des spectacles. Françoise du Chaxel qui travaillait avec Emmanuel de Véricourt au Théâtre National de Bretagne, avait initié des lectures à la bibliothèque du centre pénitentiaire, des rencontres avec les metteurs en scène, des représentations en prison des comédiens des Lucioles, des stages autour des costumes, des décors, du maquillage qui se poursuivent aujourd'hui. Il y a même un projet de réaménagement de la salle de spectacle, un chantier école, un projet de rénovation des jardins de la prison et un travail sur la médiathèque. D'autres artistes développent des expériences, comme Christophe Piret et Christine Dejoux, avec un projet international au centre de détention de Bapaume, dans le Nord Pas-de-Calais, autour de la création de The Rover d'Aphra Behn, en version bilingue, en liaison avec le festival du Kent.
Les éditions Théâtrales organisent des lectures de textes en prison, en liaison avec THECIF. Sans oublier les actions lancées depuis plusieurs années, dans le domaine musical par Nicolas Frize, à Saint Maur, la maison centrale de Chateauroux, avec la création d'un studio d'enregistrement et des concerts organisés avec les détenus.

De qui dépend l'action culturelle en prison ?
Il y a un responsable des activités socio-éducatives dans chaque direction régionale de l'administration pénitentiaire et un conseiller d'insertion et de probation dans chaque établissement, qui s'occupe des problèmes familiaux, de l'ANPE etc., pur plusieurs centaines de détenus. L'intervention de professionnels extérieurs, comme un bibliothécaire salarié par une ville, grâce à une convention, est indispensable pour faire vivre les bibliothèques de prison gérées par les détenus. Une convention a été signée entre la médiathèque de Saint-Quentin en Yvelines et la prison de bois d'Arcy. Elle a permis la mise en place de journées de sensibilisation à la lecture, pour les enseignants, les surveillants, le personnel socio-éducatif. Quand il existe des liens entre les intervenants et le personnel des prisons, ça se passe bien. Il faut faire passer la culture dans la vie ordinaire, c'est un travail de longue haleine. L'approche culturelle en prison, autrefois, était caritative. Il existe aujourd'hui une prise en charge par l'administration pénitentiaire qui attribue un budget à chaque bibliothèque ou à d'autres initiatives culturelles. Le soutien du Centre national du livre et des Directions régionales des affaires culturelles est indispensable pour développer les actions qui doivent être soutenues par les institutions culturelles et les collectivités territoriales. Cela habitue le milieu pénitentiaire à travailler avec des gens compétents. Il y a en moyenne un éducateur pour cent détenus, dont la situation physique, psychologique et sociale se dégrade.
Propos recueillis par Olivier Claude

1. Gérard Lorcy et sa compagnie O Fantôme mènent depuis deux ans un remarquable travail à la prison de la santé. Il a monté deux spectacles avec un groupe d'un douzaine de détenus, Christophe Colomb de Michel de Ghelderode en 1996 et Schveyck de Hasek en juin 1997, spectacle fragile, drôle et plein de vie, dont l'intensité désespérée posait une question grave : le vrai théâtre ne surgit-il pas dans des situations extrêmes ? Gérard Lorcy souhaite développer à la santé un travail suivi avec l'appui de comédiens venus du Théâtre de l'Odéon.


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