De Monté-Christo à la prison cinq étoiles...

PRISON


HONGRIE

De Monté-Christo
à la prison cinq étoiles...

La vétusté de beaucoup de prisons et la surpopulation carcérale aggravent les conditions de vie des prisonniers. Même si tout n'est pas noir.


TANDIS QUE LES SIRENES hululantes des voitures de police déchirent le ciel de Budapest comme sur un tournage hollywoodien, dans son bureau du quartier des ministères, Katalin Gönczöl grille cigarette sur cigarette... Cela fait trente ans que cette blonde énergique visite les prisons hongroises. Depuis qu'elle a été nommée en 1995 médiatrice, chargée du respect des droits de l'Homme, elle veille jalousement sur ceux des prévenus. Et ne chôme pas! En moins de dix ans, la criminalité a quadruplé en Hongrie, conduisant les établissements pénitentiaires au bord de l'implosion. Avec de 13000 à 14000 détenus, dont la moitié en détention préventive, on dépasse souvent le taux «d'occupation» normal, de 100 à 120%!

Plus question, comme du temps du communisme, de vouloir rééduquer de force les prévenus. La Hongrie parle désormais d'«emprisonnement garanti» et, en dépit de la surpopulation carcérale et du manque de moyens financiers, fait de son mieux pour rattraper les normes européennes. «De toute façon, les geôles hongroises n'ont jamais été les pires du système socialiste. Sans doute parce que plusieurs de nos responsables politiques y avaient eux-mêmes séjourné», souligne Katalin Gönczöl. «Mais depuis les changements politiques, le système carcéral a considérablement évolué. Il n'y a plus de contrôle des correspondances, les prisonniers sont enfermés près de leur lieu de résidence pour favoriser les permissions, les alcooliques et les toxicomanes ne sont plus soumis à des traitements forcés.»

Reste que «la prison n'a rien d'un sanatorium et que les conditions objectives de détention sont loin d'être satisfaisantes». Les trois points noirs? La détention préventive, les établissements trop anciens et le traitement réservé aux immigrés clandestins.

Spécialité hongroise

En matière de détention préventive, il n'est guère étonnant que les policiers aient rechigné à ouvrir leurs portes, en 1994, au Comité pour la prévention de la torture et contre les traitements dégradants (CTP), pourtant mandaté par l'ONU. C'est en effet dans les commissariats que la situation est la plus alarmante. Fait unique en Europe, on y garde pendant des semaines, voire des mois, des prévenus en attente de jugement. Faute de place dans les prisons certes, mais aussi par facilité, les suspects restant à portée de mains.

«Comme ce sont les mêmes autorités qui sont chargées de l'arrestation, de l'enquête et de l'incarcération, elles sont naturellement tentées d'utiliser des méthodes d'intimidation ou de chantage», observe Ferenc Koszeg, du Comité Helsinki hongrois.

Les cas de brutalité policière ne sont pas rares: «Mauvais traitements pendant la procédure ou aveux sous pression, 20% des personnes que nous avons interrogées disent avoir été frappées. En général, les mineurs et les Tziganes sont les plus exposés.»

Dans son rapport sorti début 1997, Ferenc Koszeg insiste aussi largement sur l'inhumanité des cellules de police, «extrêmement mal équipées». «Peu d'entre elles possèdent des sanitaires. Par manque d'espace, les matelas sont posés à même le sol. Les détenus empilent leurs effets sur des journaux, parfois au milieu de reliefs de repas.»

Cet ancien dissident a récemment obtenu la fermeture de l'un de ces cachots: «Les suspects étaient confinés dans une simple cellule de garde à vue, non chauffée et sans lumière, en plein hiver.» Au quartier général des prisons, le lieutenant-colonel Lajos Garami reconnaît que «les prévenus préfèrent indubitablement passer leur temps de détention préventive en prison, plutôt que dans les locaux de la police.»

Mais la visite-surprise du CTP et les enquêtes des organisations non gouvernementales commencent à porter leurs fruits: au 1er janvier 2000, la détention préventive dans les commissariats sera portée à 30 jours, reconductibles une seule fois. Par ailleurs, «le gouvernement a décidé d'investir dix milliards de forints sur dix ans, pour construire de nouveaux établissements et rénover les prisons historiques.»

Monuments historiques

Des «prisons historiques», il y en a cinq. «Dignes de Monté-Christo», lâche Katalin Gönczöl, qui a exigé le mois dernier la fermeture immédiate de celle de Veszprém, «où il y avait trois fois trop de prisonniers et où les cellules s'enfonçaient trois étages en-dessous du niveau de la mer. Un vrai désastre... »

Construits en étoiles pour faciliter la surveillance, ces bastions d'un autre âge ont surgi de terre entre 1895 et 1905. Kozma utca est sans doute le plus connu, puisqu'il s'agit aussi de la plus grande prison de Budapest, avec 1800 détenus. «À l'origine, chaque cellule était destinée à une seule personne», déclare, la mine dépitée, Imre Mari, le directeur, tout en ouvrant la porte sur quatre prisonniers en préventive. Lits de fer superposés, pas de téléviseur, un drap sale épinglé en guise de paravent pour cacher les toilettes.

Dans la cour grillagée, ils sont plusieurs dizaines à patauger dans la boue, en raison de la pluie, mais aussi de travaux en cours. «Vous voyez, ils ne tournent plus en rond deux par deux, en silence, comme avant... »

Manifestement, Imre Mari a hâte de quitter ce lépreux «bloc A», édifié en 1896, pour présenter les dortoirs presque pimpants du «blocB», qui datent de 1989 seulement. Dans ce bâtiment autrement plus présentable, les 550 détenus purgeant des peines moyennes sont soumis à un régime plus ou moins sévère, certains travaillant même à l'extérieur. Plus de souricière filtrant la lumière, mais de larges baies vitrées ouvertes au soleil; plus d'étagères surchargées, mais de vraies penderies individuelles.

Pourtant, à Kozma utca, c'est le quartier de haute sécurité qui réserve les plus grandes surprises: immense cantine collective, miroirs installés dans les couloirs «pour que les détenus se voient enfin en pied», infirmerie rutilante, bibliothèque achalandée. Comme si un criminel de haut vol y était mieux traité qu'un présumé coupable.

À Kecskemét, au sud-est du pays, scénario identique. D'un côté, une ruine en cours de réfection destinée à la préventive; de l'autre, deux bâtiments modèles pour les jeunes de 14 à 18 ans, et les prévenus en régime semi-ouvert. Dans le bâtiment datant du début du siècle, la seule vue du mitard fait défaillir Noémi, l'interprète: dix mètres carrés de béton armé, un lit scellé dans le mur et «obligatoirement replié dans la journée», rien d'autre qu'un froid glacial.

En revanche, dans les nouveaux locaux installés à quelques kilomètres de là et qui sentent encore la peinture fraîche, des délégations du monde entier se pressent pour admirer en vrac: le système de clé électronique français, l'architecture allemande, l'agencement intérieur suédois...

Troisième millénaire

Kecskemét ou la prison du futur? «Une vitrine, absolument pas représentative du reste du pays», assène, lapidaire, Katalin Gönczöl. De fait, dans ces locaux ultra-modernes, les prisonniers semblent bien plus détendus: les plus jeunes disputent une partie de cartes dans un espace octogonal «de convivialité» en attendant que débute leur cours d'informatique. Quant aux prisonniers en semi-liberté, ils bavardent dans leur unité autour d'un café, portes des chambres (on ne les appelle plus cellules) grandes ouvertes.

Ailleurs, pourtant, la réalité est toute autre: «En dehors d'une heure quotidienne de promenade obligatoire, un tiers des prisonniers hongrois n'ont strictement aucune occupation. Parfois, en raison du manque de personnel, ce ne sont que vingt minutes qui leur sont accordées! », rappelle la médiatrice.

Dans son bureau de Budapest, Katalin Gönczöl se sent parfois dépassée, mais jamais découragée. Pour les mois qui viennent, elle s'est fixé une priorité inattendue, la défense des droits... du personnel pénitentiaire. «Les gardiens sont sous-payés, mal formés, et pourtant, ils vivent eux aussi enfermés pendant des années. De leur état physique et psychologique dépend largement leur attitude envers les prisonniers. Mais tout le monde a tendance à l'oublier! »


En cages

LE PIRE, l'insoutenable, c'est dans la petite ville de Michkolts que nous l'avons rencontré. Dans l'une des neuf annexes des garde-frontières, transformées en dépôt pour immigrés clandestins, et appelées sans ironie aucune «abris communautaires.» Ils sont neuf à croupir dans une cave, suffocante de puanteur: huit Bengladeshis ayant tenté de franchir illégalement la frontière pour demander l'asile politique en Allemagne, et un Géorgien.

Ces hommes n'étant pas des criminels, au regard de la loi, ils ont théoriquement le droit de sortir pendant la journée avant de rejoindre l'«abri» en fin de soirée. Ce droit, et bien d'autres encore exigés par les conventions internationales, sont affichés en plusieurs langues... mais pas dans les leurs. En fait, selon leurs témoignages unanimes, on ne les laisse pas sortir du tout, même pour prendre l'air. Propos accrédités par les multiples barreaux, clés, et cadenas installés par les hommes en treillis.

Devant les «douches», Nagy Zoltan, le responsable du local, reste honteux. Il répète à l'envi «que l'abri était provisoire, que ce provisoire s'éternise depuis 1994, que l'afflux de clandestins venus du Kosovo, d'Afrique, et d'Asie submerge le pays, que l'on manque de pays tiers pour accueillir ces miséreux... » Dire que l'an passé, une Turque a accouché dans ce gourbi!

VÉRONIQUE MOREAU
en Hongrie


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