Mieux vaut être exécuté que pourrir en prison

Rencontre en Alabama avec Michael Pardue, innocent de tout meurtre, mais condamné à vie pour trois tentatives d'évasion
«Mieux vaut être exécuté que pourrir en prison»
Emprisonné depuis 1973, Pardue est victime d'une loi qui condamne automatiquement à perpétuité l'auteur d'une troisième récidive.

Par NELLY JOUAN ET LUC LAMPRIÈRE

Libération, le samedi 5 et dimanche 6 septembre 1998

 

Saint Clair, Alabama envoyés spéciaux

Michael Pardue, «le plus jeune serial killer de l'Alabama», comme l'appelaient les journaux locaux en 1973, se tient très droit, debout, dans la cafétéria réservée aux visiteurs de la prison de haute sécurité de Saint Clair, où sont enfermés les criminels les plus dangereux de l'Etat. Trois gardes surveillent l'entretien à une distance de quelques pas. Michael Pardue porte l'uniforme blanc des détenus et, comme l'exige le règlement de la prison, sa peau claire est rasée de près et ses cheveux gris sont coupés court. Un sourire discret sur les lèvres, il attend ses visiteurs les mains jointes.

Condamné à perpétuité en 1973 pour trois meurtres qu'il affirme ne pas avoir commis, il a été blanchi l'an dernier par la cour suprême de l'Alabama, qui a estimé que son procès reposait sur des aveux forcés. Après cette décision, Michael Pardue devrait donc, selon toute logique, être aujourd'hui un homme libre. C'est-à-dire s'il n'avait pas tenté trois fois de s'évader, commettant à cette occasion trois délits qui le font tomber sous le coup de l'Habitual Offender Act de l'Alabama. En application de cette loi visant les récidivistes, Michael Pardue a été condamné, en 1987 - indépendamment de sa condamnation pour meurtre -, à une seconde peine automatique et incompressible: la prison à vie sans possibilité de libération anticipée.

Cette sentence lui vaut aujourd'hui un triste privilège: celui d'être devenu le symbole même de l'absurdité de ces lois que l'on retrouve sous différentes versions dans la plupart des Etats américains. «C'est son drame: sans ces évasions, Pardue serait aujourd'hui sorti de prison. Mais la loi est la loi et elle vaut pour lui comme pour tout le monde. La question de son innocence (des meurtres de 1973) n'a rien à voir avec son sort actuel», souligne David Whetstone, le procureur qui décida l'an dernier de clore le dossier sur les meurtres de 1973. «C'est vrai, ces évasions étaient stupides. Mais c'est l'histoire du type qui se coupe le bras parce qu'il a mal à l'ongle, explique Michael Pardue, le regard fixé sur sa main. Je n'en pouvais plus. Je ne voyais pas le bout!»

Ses trois évasions, insiste pourtant Michael Pardue, ont eu lieu sans violence. «La première fois (en 1977, ndlr), je leur ai simplement échappé pendant qu'ils regardaient ailleurs!» La deuxième fois, en 1978, il simule une crise d'appendicite et s'échappe de l'hôpital. La troisième fois, en 1987, il s'enfuit à cheval d'une ferme-prison au règlement plutôt souple, avant de voler la voiture d'un gardien et son revolver dans sa maison déserte. «Ils ont été particulièrement sévères parce que j'avais volé un revolver. Mais je n'ai menacé personne et j'ai revendu le flingue vingt minutes après contre du cash, pour acheter de l'essence! Même lors de ces évasions, ils ne peuvent pas me reprocher un seul acte de violence», jure Pardue. Peu importe: c'est cette dernière évasion qu'il paie aujourd'hui du prix de sa liberté.

Trois crimes et des aveux extorqués

En 1973, Michael Pardue a 17 ans quand il est accusé d'avoir sauvagement assassiné trois hommes, dont deux employés de stations-service, pour un butin de 56 dollars. «J'étais perdu. Plus rien n'avait d'importance», dit-il aujourd'hui de son état à l'époque. L'année précédente, sa mère était morte dans ses bras, assassinée par son père, alcoolique et violent. «Ma mère était mon idole, explique-t-il, tremblant encore. Sans elle, je n'avais plus aucune raison de vivre.» Son père en prison, il dérive rapidement, de petits boulots en nuits fébriles, trips acides et délits mineurs.

C'est une de ces virées nocturnes avec ses copains qui le propulse, sans surprise, en prison. La nuit du 21 mai 1973, Michael Pardue raconte qu'il a volé deux pneus à côté de Mobile, en compagnie de ses amis John Brown, 21 ans, et Theresa Lanier, 15 ans. Les pneus n'étaient pas de la bonne taille, il les laisse à l'arrière de son pick-up, vole ensuite une camionnette et emmène Theresa faire un tour à bord. La camionnette s'enfonce dans un terrain vague. Ils volent ensuite une Volkswagen, puis l'abandonnent dans un terrain vague. Fin du trip. Pardue finira la nuit chez sa grand-mère.

Le lendemain, il est convoqué au commissariat. Il sait, dit-il, pourquoi ils veulent le voir - la police a découvert les pneus volés dans sa voiture - et il s'y rend de son plein gré. L'adjoint du shérif, Bill Travis, réputé pour arracher les aveux à coups de poing, est chargé de l'interroger. Six jours plus tard, quand il en aura fini avec Michael Pardue privé de sommeil et de nourriture, l'adolescent aura confessé trois meurtres commis dans la région: ceux de Harvey Hodges et de Ronald Rider, employés de deux stations-service voisines, assassinés la nuit du 21 mai, puis, dans la foulée, celui d'un troisième homme, Theodore White, dont le corps largement décomposé a été retrouvé dans un fossé au nord de Mobile. «Si je n'avouais pas, ils juraient qu'ils allaient me faire griller sur la chaise électrique», raconte Pardue, qui ignorait à l'époque que la peine capitale n'était plus en vigueur dans l'Alabama (elle sera rétablie en 1981).

Procès express

Le procès durera en tout quatre-vingt-dix minutes. Le procureur a construit tout son dossier sur le récit des aveux de Pardue par Bobby Stewart, l'un des adjoints du shérif chargé de l'enquête avec Bill Travis. En échange de la liberté, Theresa Lanier témoignera contre lui. Aucune preuve matérielle, en revanche, ne figure dans les pièces à conviction, à part un vieux fusil retrouvé chez le cousin de Pardue. D'après une déposition sous serment signée par sa famille, le fusil en question était rouillé et recouvert de toiles d'araignée lors de sa saisie par les enquêteurs.

D'après Glenn Larkin, un expert médico-légal qui a réexaminé le dossier récemment à la demande de Michael Pardue, le calibre du fusil ne correspondrait d'ailleurs pas aux blessures des victimes. Quant à l'acte de décès de Theodore White que Pardue était accusé d'avoir tué d'un coup de fusil, il fait état d'une mort «de cause inconnue». En 1973, rien de tout cela ne fit pourtant broncher son avocat. «Quand je lui ai dit que j'étais innocent, il m'a répondu qu'il ne me croyait pas et que, de toutes façons, après ma confession, il était trop tard!», raconte le prisonnier. Son avocat a plaidé la démence sans proposer d'expertise psychiatrique. «Je n'ai pas été embauché pour le défendre, j'ai été désigné d'office. Je n'ai pas de quoi payer un psychiatre. Je ne gagne pas d'argent à le défendre», explique-t-il au jury. Les délibérations ne durent qu'un quart d'heure. «Quand les jurés sont sortis de la salle, j'ai demandé à mon avocat si c'était bon signe. Il m'a dit non. Comme j'avais l'air surpris, il m'a regardé comme si j'étais fou.» Puis le verdict est tombé: perpétuité.

L'innocence reconnue

«Les enquêteurs avaient besoin d'un coupable pour expédier le dossier et monter en grade, explique la nouvelle avocate de Pardue, Barry Johnson. C'était facile, Il était pauvre, ignorant, vulnérable psychologiquement: il était tout désigné.» Carmen Rider McKinley, la soeur de l'une des victimes, est du même avis: «Je suis convaincue de son innocence. Pourquoi le garder en prison seulement parce qu'ils n'ont pas d'autre coupable?»

Depuis la décision de la cour suprême de l'an dernier, Michael Pardue attaque en justice les responsables de l'enquête de 1973 dont il exige réparation pour sa vie passée en prison. Ceux-ci, il faut dire, ne se sont guère illustrés depuis 1973 par leurs talents: Bill Travis, le flic cogneur, a été renvoyé par le shérif pour «brutalité excessive» après plus de 150 plaintes pour violences; l'assistant du procureur, Willis Holloway, a été exclu du barreau et emprisonné pour extorsion de fonds et corruption; le principal témoin à charge, Bobby Stewart, l'adjoint du shérif de Baldwin, et le procureur du comté ont subi le même sort après avoir été emprisonnés pour trafic de marijuana, souligne Beckie Pardue. Cette femme d'affaires de Mobile, à la suite d'une longue correspondance avec Michael Pardue et de plusieurs rencontres rendu possibles par l'assouplissement de ses conditions de détention au début des années 80, a pris la tête d'une campagne pour obtenir sa libération et l'a épousé en 1988. «C'est elle, raconte-t-il, qui me donne la force de me battre pour prouver mon innocence.»

Tout le monde n'est pas pour autant convaincu. «En 1973, nous n'avions pas la peine de mort. Aujourd'hui, avec un dossier comme le sien, j'aurais demandé sa tête et on n'en serait pas là, affirme le procureur David Whetstone. S'il avait été exécuté - sauf à vouloir le rejuger pour le découper en petit morceaux -, la question d'un nouveau procès ne se poserait pas! Son argument est un argument moral, ce n'est pas un argument légal: peut-être est-il innocent, mais, d'après les lois de l'Alabama, il doit rester en prison jusqu'à la fin de ses jours. Dire aux prisonniers qui croient être accusés à tort qu'ils peuvent s'évader sans crainte est inacceptable: les prisons sont pleines de criminels qui jurent de leur innocence! Autant ouvrir les portes!»

Le détenu modèle

Cet acharnement contre lui n'empêche pas Michael Pardue d'espérer. Il a engagé plusieurs actions en justice pour obtenir une annulation de sa sentence. Et, après ses évasions ratées, il a, dit-il, prouvé sa patience en se comportant dans sa prison comme un détenu modèle. Celui que les autres prisonniers appellent «le Vertueux» explique d'une voix à peine audible ce qu'il pense de sa situation: «Oui j'ai commis des erreurs. Mais je n'ai tué personne. Personne n'a prouvé que je l'ai fait et je leur ai donné toutes les raisons de croire le contraire. La détention à vie sans possibilité de libération est inhumaine. Si les autorités décident que vous ne pouvez pas vous racheter, il vaut mieux qu'elles vous exécutent, au lieu de vous laisser pourrir en prison.» .