La prison sans murs

La prison sans murs


de Kim Resty, Jean Pierre Hiégel et Colette Landrac.

Extrait concernant le retour à Phnom Penh après la chute des Khmers rouges...


Nous étions très heureux et très émus de marcher sur cette route goudronnée qui passe devant l'ambassade américaine. Nous marchions sur des débris de verre, sur cette route où régnait un silence semblable au silence de la forêt. Pendant tout le régime de Pol Pot, personne n'avait eu l'autorisation d'entrer dans Phnom Penh, à l'exception de certains qui avaient une autorisation spéciale. Il y avait eu des officiels de l'Angkar Loeu, des soldats, des ouvriers khmers rouges, mais ils ne pouvaient pas redonner vie à la ville. Il est toujours resté des zones désertes car même eux n'avaient pas la pleine liberté de se promener selon leurs désirs.

Une étrange angoisse m'étreignait en entendant le sifflement du vent, le bruit lointain d'une voiture, une seule voiture, et tout autour le silence. Je tressaillais, j'avais la chair de poule. C'était comme si nous nous trouvions au pays des fantômes et pourtant nous étions au centre d'une ville. J'avais vécu à Phnom Penh depuis ma naissance et je n'aurais jamais imaginé que je puisse un jour ne plus reconnaître cet endroit. Phnom Penh m'était devenue étrangère au point que je me suis égaré pendant quelques minutes. C'était complètement désert, pas un être humain, pas un bruit. Seuls les immeubles demeuraient. C'était très difficile d'admettre qu'une ville soit réellement devenue comme cela. On croyait rêver.

Les maisons étaient ouvertes car le 17 avril 1975, le jour où les Khmers rouges avaient vidé Phnom Penh, tous les gens étaient partis sans savoir ce qui allait se passer. Ils avaient écouté la radio et avaient entendu les Khmers rouges dire qu'ils voulaient faire évacuer la ville pour protéger la population des bombardements américains qui étaient imminents. " Cela ne durera pas plus de trois jours " , disaient-ils et les gens étaient partis en abandonnant tout sur place. Les Khmers rouges avaient proclamé la victoire et " puisqu'ils étaient victorieux, ils allaient pouvoir arrêter la guerre ", avaient-ils déclaré. Beaucoup de gens l'avaient cru et étaient heureux. Le déplacement de la ville vers la campagne était lent car les routes étaient encombrées. Certaines familles de privilégiés ne se doutaient de rien et se comportaient comme si elles allaient prendre quelques jours de détente à la campagne. Certains pique-niquaient, riaient gaiement. Ils croyaient qu'ils allaient jouir de la paix et de la liberté. Cela a duré un jour ou deux, pas plus. D'autres avaient déjà compris dès le début. Les Khmers rouges étaient excellents dans l'art de parler, de convaincre, de mentir et de duper. Ils utilisaient des ruses diaboliques pour tendre des pièges. Je me rappelle que peu après leur arrivée, ils avaient annoncé que puisqu'ils avaient libéré le pays, Sihanouk qui vivait en exil allait revenir.

Il fallait rassembler une garde militaire, annonçaient-ils, pour aller l'accueillir. Certains officiers espéraient récupérer leurs avantages perdus, d'autres ont pensé pouvoir bénéficier de cette situation pour s'attribuer un grade qu'ils n'avaient jamais eu et ils ont déclaré qu'autrefois ils étaient eux-mêmes officiers. Mal leur en a pris car tous ont immédiatement été tués. Le but des Khmers rouges était seulement de démasquer les militaires de l'ancien régime pour les exterminer. Ils étaient vraiment très rusés. Ils connaissaient bien l'âme humaine et au besoin jouaient sur la vanité et la cupidité des hommes... Je repensais à tout cela en marchant dans la ville déserte.

À Phnom Penh autrefois, les gens pauvres étaient très pauvres mais ceux qui étaient riches étaient très riches. Il y avait beaucoup de villas.
Dans certains jardins, la végétation avait tellement poussé qu'elle cachait complètement la maison. Les fruits tombés pendant des années avaient pourri en couches épaisses. Parfois, des petits arbres avaient poussé dans les ruelles dont le sol de latérite n'était pas goudronné.

Nous étions très émus en pensant que dans dix minutes nous serions dans notre maison qui se trouvait maintenant à moins de cinq cents mètres. Nous pouvions déjà apercevoir le toit de la maison voisine mais nous avons bientôt été arrêtés par des barrières de tôle et de barbelés qui nous empêchaient d'approcher. Toute la zone située dans un rayon d'un kilomètre autour du Palais d'État était surveillée par les troupes vietnamiennes. Notre maison, la plus pauvre du quartier, à trois cents mètres du Palais, était prise dans cette zone dite de sécurité. Ce n'est que plus tard, lorsque je travaillais à Phnom Penh, que j'ai pu aller la voir... Il n'en restait rien, que les piliers de béton. Elle était en bois et on l'avait complètement démontée pour récupérer les matériaux. Il n'y avait ni débris, ni cendres.

Nous avons été chassés de Phnom Penh ce même matin, vers huit heures, par les tirs de fusils mitrailleurs des troupes vietnamiennes.

Certains ont été arrêtés mais nous avons pu nous échapper par le fleuve et retourner chez nous. Il a fallu encore trois jours pour effectuer le trajet. Nous étions épuisés en arrivant. ..........................................................................

Les gens avaient tellement été affamés pendant le régime des Khmers rouges qu'ils pensaient avant tout à leur estomac. Les Vietnamiens savaient bien que donner à manger était le meilleur moyen de faire travailler mais aussi de faire taire les protestations. On se demande ce qu'il est advenu du riz qui fut produit pendant le régime des Khmers rouges. Ils en avaient stocké d'énormes quantités à certains endroits, qu'ils ont fait brûler à l'arrivée des Vietnamiens. Il y a eu des montagnes de riz qui se sont consumées lentement pendant des semaines.
Seuls ceux qui avaient été désignés pour travailler pouvaient pénétrer dans la ville. Au début, ils vivaient en collectivité, en dortoirs sur les lieux de travail. Ce n'est que plus tard qu'ils ont eu le droit de faire venir leurs familles. Il était interdit de flâner, de se promener dans la ville, de dépasser certaines limites.

Lorsque je suis arrivé, j'ai été hébergé par quelqu'un qui m'avait connu pendant l'époque khmère rouge. Il faisait partie de la Direction du Quartier. Il a informé les autorités qu'autrefois j'avais été étudiant en médecine. J'étais heureux à la perspective de travailler car cela allait me permettre de revoir ma maison. Je pensais à mon père surtout qui voulait tant revoir sa maison avant de mourir. Je pensais qu'au moins je pourrais lui dire bientôt ce qu'elle était devenue. Hélas, je ne me doutais pas alors que, lorsque je pourrais aller la voir, je découvrirais qu'il n'en restait rien.

Les autres, ceux qui n'avaient pas encore eu l'autorisation d'entrer dans Phnom Penh, vivaient dans les banlieues, en collectivité dans des baraquements faits de quelques piquets de bambou, couverts de plastique ou de toile - des abris provisoires, des abris de fortune. Les autorités du quartier essayaient d'aménager les lieux. Il n'y avait pas assez de logements adéquats pour tous ces gens qui devaient vivre presque comme des cochons. Ils n'avaient rien à manger et devaient se nourrir de son et de liserons d'eau. À Phnom Penh même, c'était différent parce qu'il y avait les organisations internationales. Il y avait de la nourriture mais une fois dans la ville, on y était en liberté surveillée, en quelque sorte emprisonné.

Dès les premiers jours, les gens maintenus dans les banlieues ont commencé à s'infiltrer dans la ville pour récupérer ce qu'ils pouvaient, des matériaux de toutes sortes et diverses choses abandonnées par la population. On pouvait voir ces paysans qui, en grand nombre, essayaient d'entrer dans la ville mais que les soldats vietnamiens chassaient. Les Khmers rouges avaient stocké toutes sortes de matériaux et de produits, ainsi que de la nourriture, dans des magasins, des entrepôts et des wagons.

Tout ce que j 'ai vu emporté par ces pauvres gens était de petites choses. Les choses de valeur étaient stockées dans des endroits très bien surveillés. Ce ne sont pas les

paysans qui les ont fait disparaître. Un jour, j'ai vu des Vietnamiens emporter dans des voitures et sur des remorques des centaines de postes de télévision. Ils en brisaient certains pour n'en prendre que des pièces. Il y avait un sanctuaire bouddhiste dans lequel, depuis sa création, beaucoup d'or et d'argent avaient été amassés. Un jour, vers quatre heures de l'après-midi, des voitures militaires et quelques Mercedes sont arrivées. Des gens armés en sont descendus, ont pointé des mitraillettes vers la foule des badauds et - je ne sais sous quel prétexte officiel - ont raflé tous ces trésors. J'ai vu ça de mes propres yeux. Cela s'est passé près de l'endroit où je travaillais.

Le 12 février 1979, les autorités du ministère de l'Information sont venues me chercher et m'ont emmené dans le centre de la ville pour travailler avec un médecin khmer sorti de la faculté de Phnom Penh en 1973. Il fallait mettre en route l'infirmerie du ministère de l'Information et de la Culture.

Quelques jours plus tard, je suis allé à la faculté de médecine qui se trouvait à deux cents mètres de là. J'ai été le premier étudiant à remettre les pieds sur l'escalier de cette fac.

Personne n'y était plus venu depuis avril 1975.

Ce jour-là, les bâtiments étaient encore déserts.
Une équipe cinématographique de Hô Chi Minh-Ville était là et a demandé à me filmer, déambulant dans cette immensité vide. Tous les livres de la bibliothèque étaient pêle-mêle sur le plancher. Cela peut paraître étrange mais je ne m'intéressais qu'aux livres...


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