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LA PRISON ELECTRONIQUE AU POIGNET: POUR BIENTOT ?

Débat: en France, l'idée de la prison à domicile, grâce à un bracelet électronique relié à un ordinateur central par le téléphone, a été lancée par le ministre de la Justice. Objectif: lutter contre la surpopulation carcérale, et réaliser des économies. Chez nous, comme le rappelle le directeur de Jamioulx, la prison reste «une affaire d'hommes».

- «;Libérable!»
Face à la lourde porte de la prison de Jamioulx, le jeune homme respire par saccades.
- Je peux sortir?
La porte s'ouvre. En balançant au bout des bras les trois sacs en plastique qui contiennent ses affaires, il respire profondément:
- L'air n'est pas le même, dehors.
Il vient de vivre cinq mois à Jamioulx, dans la promiscuité d'une prison où, en, ce jour même, comme vient de me le préciser le directeur Raymond Hens, vivent 349 détenus pour 248 places. La surpopulation des prisons sort du cadre belge, se pose dans toutes les sociétés où la criminalité monte en flèche.
Le jeune homme regarde autour de lui, attend son frère qui vient le chercher. Il devra encore affronter son procès, espère trouver une formation de maçon. Il n'a pas touché à l'héroïne, derrière les barreaux, mais a souffert du manque d'espace vital, à trois dans une cellule. Et de la fatigue des surveillants débordés, face à la masse de travail à assumer. Il a beaucoup regardé la télé, lu, tâté du body-building. Un soir, ils ont déclenché une émeute pour dénoncer leurs conditions de détention, notamment la qualité de la nourriture. Le directeur et les 200 membres du personnel de Jamioulx font ce qu'ils peuvent, dans une situation critique.
Pourtant, quand j'explique à ce môme de 19 ans ce qu'est la prison électronique, il réagit en disant que cela doit être insupportable, d'être relié à un ordinateur central par un gros bracelet pareil à une laisse. Même à la maison. Des trucs pareils, il en a vu dans les films de Stallone, dans les villes américaines d'après 2000.
- C'est dingue!

UNE IDÉE ÉVADÉE DES VILLES-BUNKERS DES USA

Dingue, mais si proche de nous. En France, le ministre de la Justice a lancé l'idée d'assigner à résidence des condamnés à de courtes peines, et de les surveiller avec des bracelets électroniques: un gros récepteur branché sur un ordinateur central via le téléphone. Interdit et impossible, pour le prisonnier électronique, d'ôter le bracelet, ou de sortir d'un périmètre de 50 mètres. Selon une sorte de contrat établi au cas par cas, le prisonnier peut se rendre à son travail, effectuer certaines sorties.
Depuis 1971, ce système existe aux USA. Il vient d'être lancé en Grande-Bretagne, en Suède et aux Pays-Bas. En France, l'idée, analysée sous toutes ses coutures, ouvre un débat. Ce qui marche aux States n'est pas nécessairement valable en Europe, où les mentalités sont tellement différentes. Mais les USA nous précèdent souvent d'une dizaine d'années...
Verrons-nous les villes européennes frappées par le chômage, la drogue, le mal de vivre, bref, la société coupée en deux; ressembler à Detroit, la capitale de l'automobile américaine? De 1955 à 1990, comme le constate Edward Behr dans Une Amérique qui fait peur (Plon), la population est passée de 2 millions d'habitants à 700.000. Dans le vieux downtown, près de 20.000 maisons sont abandonnées. C'est Sarajevo, sans les bombes. Pourtant, des élites vivent sans souci dans la même région. Ils utilisent des autoroutes qui débouchent sur des cités-bunkers, protégées électroniquement, où les résidences sont gardées par des professionnels armés, où l'on n'a accès aux shopping malls qu'avec des cartes de crédit. C'est dans cette société-là, sorte d'anti-ville à l'européenne, reconstruite comme un Disneyland à consommer business, logement et loisirs, que l'on a conçu les prisons électroniques.
Dans les films de Stallone, les bracelets électroniques des prisonniers peuvent détruire ceux qui les portent, s'ils désobéissent à l'ordinateur. La science-fiction puise ses sources dans la réalité. Et si, un jour, le bracelet électronique n'était plus seulement attaché aux prisonniers, mais à ceux qui auraient le tort de s'opposer au système qui a conçu ces outils? Le Big Brother de l'écrivain George Orwell n'est pas loin.

LES DEALERS POURRISSENT L'ATMOSPHÈRE

Croisé dans un couloir de Jamioulx, Daniel Vanosmael, chargé d'informatiser les prisons belges, connaît le principe de la prison électronique, mais sait qu'il est loin d'être instauré en Belgique. Pour le moment, les établissements pénitentiaires belges installent l'identification électronique des visiteurs. Leur carte d'identité est enregistrée dans un système qui permettra aux gardiens de mieux identifier les visiteurs dans le périmètre de sécurité. Pour le reste, on informatise progressivement les données concernant les les détenus.
Criminologue, directeur de prison depuis 24 ans, Raymond Hens est resté sociologue dans l'âme. Il se méfie de l'idée de la prison électronique, tout en reconnaissant que l'électronique peut rendre des services dans la surveillance des abords d'une prison. Des obstacles juridiques se posent:
- En Belgique, l'évasion, si elle n'est pas associée à des déprédations, ou à des brutalités envers le personnel, n'est pas un délit.
Des prisons sont ouvertes, comme celles de St-Hubert et Marneffe. Et plusieurs alternatives à la prison existent déjà: les travaux d'utilité générale, la médiation pénale, la suspension du prononcé du jugement sous conditions, et tout ce qui touche au sursis probatoire.
A la base de la surpopulation des prisons, la drogue. A Jamioulx, un détenu sur deux est là pour un problème lié à la toxicomanie: des braqueurs qui ont agi pour payer leur dose quotidienne, des dealers piégés. Ils se retrouvent derrière les barreaux et pourrissent l'atmosphère. La drogue circule en prison, des règlements de comptes éclatent, les détenus classiques se sentent mal à l'aise avec les toxicos. Ceux-ci devraient être pris en charge pour leur assuétude, mais cela dépasse le rôle de la prison. Même si des psychologues, médecins et autres spécialistes tentent d'agir sur le terrain. Alors, les contacts sont recherchés avec les organismes qui traitent les drogués, dehors.

ORDINATEUR SOUS SURVEILLANCE

A ceux-là, emprisonnés pour des raisons de refus de s'adapter à la société, la prison électronique paraîtrait une contrainte encore plus intolérable que celle des barreaux.
- Je crois que la prison reste une affaire d'hommes, pour les détenus et les travailleurs, lance Raymond Hens.
Les contacts humains restent privilégiés, dans les prisons belges. Pas de caméras pour surveiller les détenus dans leurs cellules. Juste le regard du gardien, cadré dans l'espion, pour vérifier si tout va bien. A Ciney, dans une institution pour handicapés, le problème de la surveillance électronique de nuit (caméras) soulève une polémique. Dans les prisons, notamment à Jamioulx, des portes man¦uvrées électroniquement ont été remplacées par de bonnes vieilles serrures actionnées par des surveillants qui réagissent aux situations données. L'électronique tombe aussi en panne. Et, au greffe, où se calculent les peines, le chef du service refait toujours à la main les calculs effectués par l'ordinateur. Une journée de détention n'est rien pour une machine qui analyse des chiffres. Pour un détenu, une journée, c'est peut-être toute une vie.
Raymond Hens insiste sur le fait que la prison n'échappe pas aux lois du pays. Elle est une émanation du système démocratique. Où sont les limites de l'électronique et de la vie privée? Le débat n'a pas très avancé, chez nous.
- Ce que je sais, reprend Raymond Hens, c'est qu'en prison, c'est dur pour tout le monde, surtout en cas de surpopulation. Nous travaillons jour et nuit, 365 jours par an. Mais nous formons une équipe, avant tout, ce qui est à l'opposé de l'idée de la prison électronique.
Marcel Leroy


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