Prison

Prison

Récit

128 pages, 68 F

ISBN : 2-86432-282-X

    

Résumé

      Si Brulin – à peine croisé avant d’être assassiné dans un squat – est la figure en creux qui soutient le récit, elle laisse à d’autres la charge de dire le désarroi et la rage de ceux que notre monde rejette dès l’enfance aux bords des villes, et dont l’une des premières expériences de jeunesse est la prison.
      Au regard de ces situations extrêmes, les mots ont-ils pouvoir de forcer un destin trop souvent fixé d’avance ?
      Réponses extrêmes elles aussi : « Écrire, ça fait quelque chose à l’intérieur de soi » ; « Car parfois les mots sont sensibles » ; ou « Peut-être que ça ferait sortir mes sentiments mais ma douleur restera en moi. Ce n’est pas vous qui m’aiderez à la quitter ».
      Christian, Tignasse, Jean-Claude, Sefia, Ciao : témoignages épars que la fiction resserre en une structure éclatée. Les silhouettes apparaissent, s’estompent et se fondent. Les paroles rugueuses, comme en amont de la langue, sont des voix véritables que l’écrivain, lui aussi aux prises avec elle, nous fait entendre comme un partage.

       

Extrait du texte

     Car nous ne savons rien de clair, nous errons.
     Le mot planté. Le gardien-chef, alors que je sortais, ayant franchi la première porte-sas du bloc et repris ma carte d’identité, juste là devant le portique d’entrée à sonnerie, avant la porte verte à barreaux rectangulaires près du portail pour le passage des fourgons cellulaires : « Et vous avez su que Brulin a été planté ? »
     Le mot squat. Non, je ne savais pas, et il a complété par ce qu’il savait : « C’était dans le journal ce matin. Dans un squat, un nommé Tignasse, que nous connaissons aussi. » Brulin, Jean-Claude Brulin je ne savais même pas qu’il avait été libéré et ce serait donc là toute son épitaphe (et pourquoi il me disait ça le gardien-chef, ce n’était pas son habitude de parler du travail autrement que ce qui me concernait seulement : parce que lui aussi donc tout d’un coup ça le dépassait, camouflet mis à leurs propres efforts d’accompagnement comme à me dire : « Tu viens là chaque mardi mais les clés nous-mêmes on n’en dispose pas, toi et tes petites feuilles qu’est-ce que ça compte par rapport à ce qui ainsi nous déborde » et c’est justement dans cette fragilité et la rage aussi qu’on passe cinq mois ensuite à les racler, les mots sous l’épitaphe, quand bien même on n’a pas les clés et qu’on n’aura rien su d’autre, qu’on se croyait guéri d’écrire comme ça sur ce qu’on prend dans la figure comme une claque).
     Le gardien-chef a ajouté, et c’était des mots pesés : « Trois jours après nous avoir quittés. Il méritait pas ça, Brulin. »
     Le journal Sud Ouest. J’ai marché, il y a le mur gris, où à midi des familles tendent des enfants au haut de leurs bras pour que les mères de très loin les aperçoivent (le bâtiment des femmes est un bâtiment blanc rectangulaire plus petit au pied de l’autre, dominé aussi par le mirador d’angle, entre le mur et la rue où sont des rouleaux de fer barbelé et de gros moutons grisâtres mangeant éternellement l’herbe qui repousse), et ceux des étages renvoient aussi à la rue des cris et appels qu’on déchiffre mal ou même vous sifflent, s’éloignant de la prison on longe un centre commercial abandonné aux rideaux de fer tirés (un ancien Conforama racheté par Intermarché, c’est indiqué sur le permis de construire sur un grand panneau de bois), puis le carrefour avec le bus G desservant Gradignan depuis Bordeaux-Centre, les quatre voies de la rocade sud sous un pont et enfin la ville. C’est à la gare que j’ai acheté le journal et trouvé tout de suite l’article, page 5 en haut à gauche, deux colonnes approximatives (les âges étaient faux et on croyait en dire assez sur chacun en les disant compagnons d’infortune), titre : « Pour un motif futile. »

       

Extraits de presse

     (...) Prison est ainsi le livre le plus juste qui ait sans doute jamais été écrit sur ceux qui partagent dans l’enfermement « cette manière qu’ils ont tous d’être comme perdus sur la terre » : brefs instantanés du quotidien du lieu d’incarcération avec ses violences, ses parloirs parfois piégés, et ses petites joies, longs récits des galères qui ont amené ces hommes dans des cellules réglementaires, où on ne peut les atteindre qu’après avoir passé plusieurs sas, portes blindées, et contrôles d’identité serrés. Les voix se mêlent : phrases en italique, directement extraites de l’écriture des détenus, style incisif de François Bon, qui n’abandonne jamais sa personnalité. Son exigence pousse le langage jusqu’à son extrémité pour mieux accompagner, faire résonner ces mots-clés – planté, autopsie, couteau – qui résonnent comme des gongs au début du livre. (...)
      François Bon joue sur l’alternance des rythmes, l’âpreté des phrases sans verbe, ou l’ampleur des longues périodes, mais son écriture n’a rien d’une abstraction, il l’inscrit dans la chair des corps meurtris qu’il côtoie, il la transforme en instrument de lutte contre l’indifférence écrasante de la ville qui brise les hommes et les femmes les plus déshérités, désormais « dépourvus d’empreinte dans le monde ».

     Aliette Armel, Le Magazine littéraire, février 1998.

  

     François Bon estime trop ceux qu’il rencontre (détenus, toxicomanes, jeunes ou moins jeunes des cités, solitaires dans la ville...) pour leur offrir un langage modeste. Ils ont droit (et nous avec) à la grande prose, aux formes repensées, bref une contention où se retrouve l’attente de tous ceux qui « trop supportent ». C’est un travail dense, souvent dramatique, souvent poétique sur le « lien défait de la ville ».

     Jean-Maurice de Montremy, La Croix, 1er mars 1998.

  

     François Bon ne guette pas simplement ce qui « dépasse » les contours (ce qui signifierait que le dedans et le dehors sont clairement séparés). Il met en question(s) l’amont et l’aval de la « futilité » quotidienne, les frontières de ce qui est perçu comme vrai. Il a beau écrire à partir de contextes différents, il ne pratique pas des repérages de cinéaste. Il se confronte à des situations, qui pour être librement consenties n’en demeurent pas moins des expériences existentielles. Il y met en jeu plus que sa vue et sa sensibilité. Il y risque son langage et sa mémoire.
      Écrivain des périphéries, des gares, des rocades, des friches industrielles, il ne prend jamais ces géographies comme des paysages extérieurs. Il en saisit la marque dans les mentalités. Il ne nous refait pas le coup des Impressionnistes ou celui du polar français des années quatre-vingt. L’urbain est pour lui autre chose qu’un décor. Autre chose qu’un exotisme ou le moyen de critiquer une littérature considérée (à tort ou à raison) comme trop salonnarde. Il est un lieu d’un bouillon de culture où l’entassement vertical des misères donne naissance à des formes, à des corps, à un parler de transition. Il est un processus ininterrompu de créations d’expressions qu’aucun art ne vient fixer.

     Gérard Noiret, La Quinzaine littéraire, 16 février 1998.

  

     François Bon n’est ni un saint, ni un apôtre, mais un écrivain. Cette parole qu’il donne et dont il retient le ricochet dans sa propre écriture produit une véritable forme littéraire, essentielle, puisqu’elle installe le mot, avec toute sa force et son risque d’impuissance au cœur des vies, des vies mal barrées, raturées de plein fouet.

     Jean-Baptiste Harang, Libération, 12 février 1998.

  

     Les premières pages de Prison ont le rythme et le phrasé des écrits de Claude Simon. Même roulis d’une écriture qui cherche à embrasser et à comprendre un univers qui se dérobe. Même scansion voluptueuse. François Bon tourne autour des mots, des êtres et des choses. Il cherche à pénétrer cette logique absurde qui conduit du délit à l’enfermement, et de l’enfermement au délit. Il explore les phrases des détenus, les tourne et les retourne sous sa plume, comme des galets. (...)
      Pour les détenus, une barrière est franchie. Une première ligne de défense est tombée. L’écrivain reste à l’extérieur de leur cercle, mais il parvient à les faire parler. Il mêle leurs bribes de récits à sa propre voix. Il casse son lyrisme initial. Il met son écriture au service des autres. Plus tard, il se fera le récitant de ces textes arrachés au silence. Mais d’abord, il multiplie les exemples, les approches. Il évoque des fragments de leur existence marginale, de tristes histoires qui sont toute leur histoire et qui leur tiennent lieu de vie.
      Peu à peu, des voix sortent du groupe, des lignes de fuite et d’espoir se dessinent, des mots fédèrent les rêves : train, voyager, gare, route, ville... Au bout du chemin, il y a toujours la prison, la solitude et la promiscuité. Au bout de l’atelier, il y a ce livre magnifique dont l’écriture finale n’est plus tout à fait celle de François Bon, pas complètement celle des détenus, mais une sorte de synthèse, un chœur. Comprendre ces hommes, c’est faire entendre leur voix, la rendre intelligible, l’accompagner, la soutenir comme le fait un musicien pour un chanteur.

     Michèle Gazier, Télérama, 7 janvier 1998.

  

     « Le Partage inégal »

     Romans ou récits ou encore essai – magnifique, sur Rabelais –, les livres de François Bon tirent leur énergie d’une extrême tension. D’un côté, la réalité, la nôtre, celle du monde contemporain et des hommes qui l’habitent, comme ils peuvent. Le travail, le chômage, la ville, la violence, les fractures et ceux qui s’y engloutissent. Le social, comme on dit quand on pointe précisément les déchirures de la société, les lambeaux qui s’en détachent, les plaies qui s’y exposent. De l’autre, la littérature, l’invention d’un langage qui fait réalité, l’élaboration d’une forme qui donne à voir, à sentir et à comprendre. Lier les deux, faire advenir l’un par l’autre, c’est toute l’affaire.
      Ça n’est pas simple ; bien des auteurs s’y sont cassé les dents. À commencer par tous ceux qui croyaient, en toute innocence, qu’il suffisait d’avoir le cœur pur et de la bonne volonté. Nos bibliothèques regorgent de ces romans « sociaux ». On en a écrit, on en écrit encore des tonnes. Parfois avec génie – Zola, Gorki –, souvent avec talent, plus généralement avec application, plus rarement avec rouerie. Il s’agit, croit-on, d’aller au réel, avec les yeux grands ouverts, d’enquêter, de chercher la vérité puis de la « rendre » sous la forme à peine dramatisée d’une fiction, avec ce qu’il faut d’intelligence, d’imagination, de courage, et de savoir-écrire. Romans sur les banlieues, sur les SDF, sur les sans-emploi, sur les drogués, sur les prisons, sur les usines, sur la petite paysannerie. Au mieux des reportages et des témoignages honnêtes, du journalisme romancé. Au pire du racolage misérabiliste. Dans tous les cas, le degré zéro de la littérature, la langue réduite au rôle d’ornement ou de simple instrument de communication. Livres exotiques pour des lecteurs-spectateurs.
      François Bon n’écrit pas « sur ». Prison n’est pas un livre sur la prison ; ni même sur une prison. Le centre des jeunes détenus de Gradignan, près de Bordeaux, dont il est ici question n’est pas l’objet du récit de Bon, ni son décor. Il est en revanche vrai que les jeunes prisonniers qui interviennent dans le livre sont les sujets de Prison. Lequel demeure néanmoins le livre d’un écrivain nommé François Bon. Obtenir un tel résultat demande beaucoup plus qu’un savoir-écrire : une stratégie d’écriture.
      Celle-ci repose sur une théorie et sur une pratique de la langue. Depuis de nombreuses années, Bon anime des ateliers d’écriture. Avec des gosses d’un collège de banlieue (Dans la ville invisible, Gallimard-Jeunesse, 1995), avec de jeunes adultes d’une petite ville du Midi sinistrée par le chômage (C’était toute une vie, Verdier, 1995) ; ici avec un groupe de détenus. L’idée n’est pas banale, un tantinet démagogique, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais. Les textes cités dans Prison demeurent anonymes, enchâssés dans la pâte du récit. Les taulards, les laissés-pour-compte, les mômes des ghettos urbains sont privés de réalité faute d’avoir des mots pour la dire, des phrases pour l’articuler. Dire, écrire, c’est commencer à s’approprier le monde qui vous entoure, à le nommer, à lui donner une forme, le début d’un sens. C’est apprendre à dire « je » : apprendre que « je » existe, à travers la plus sociale des institutions, la moins individuelle, la langue.
      L’atelier d’écriture pousse donc jusqu’à ses conséquences ultimes le paradoxe de l’écriture : sa fonction sociale est de désocialiser pour permettre l’émergence d’un sujet. Les jeunes taulards de Gradignan ne sont pas, comme le voudrait le sens commun, des asociaux. Ils sont des hypersociaux, noyés dans le collectif, dans l’anonymat du ghetto, dans l’agrégat de la bande, dans les rituels de la délinquance, des bagarres quartier contre quartier, des fusions hypnotiques de la drogue. La prison elle-même reproduit jusqu’à la caricature cet étranglement par la collectivité. Elle est un lieu où il est presque impossible de survivre sans faire bloc, dans les cours, dans les couloirs, dans les promenades. L’écriture est un arrachement à cette fatalité du social. D’où les peurs, les blocages, les réticences, les angoisses, les abandons, les pages blanches que l’on rend à la fin de la séance. Mais aussi ce tremblement et cette lumière quand le toit de plomb se fissure, quand apparaissent dans les balbutiements d’une langue qui hésite et qui a presque honte, les premiers signes d’une identité, les premiers symptômes d’une solitude, un refus : « Monsieur, je ne ferai point le texte que vous attendez de moi. Quand vous me dites de faire un texte sur un de mes souvenirs, ah non, surtout pas. Car vous ne savez point ce qu’est-ce que ça me fait d’évoquer un souvenir. Vous ne ressentez point ce que moi je ressens quand j’évoque mon passé. Car si vous le ressentiez vous auriez tellement mal. Car quand j’ai mal vous ne ressentez point ma douleur. (...) Ce n’est pas vous qui m’aiderez à la quitter, cette douleur. Je ne dirai point ce que j’ai dans la tête. Et dès que vous aurez terminé de lire ce texte, surtout ne riez point, car ça me déplairait, merci. »
      Le travail des mots est ce qui permet à chaque jeune détenu de l’atelier de forer au travers de son destin social pour découvrir ou retrouver un morceau de sa réalité propre. Mais il est aussi, par retour, ce qui permet à l’écrivain, à François Bon, de faire l’expérience d’une réalité que lui cachait son habitude professionnelle des mots. Prison raconte l’aventure de ce double échange entre la littérature et le réel. Quelque chose d’un monde que nous ignorons fait irruption dans le livre, comme jamais nous ne l’avions vu, comme jamais nous ne l’avions compris. Bon ne parle pas sur la délinquance, ni sur la prison, ni sur ces immenses barres de béton à loger nommées par cruelle dérision sans doute « Californie ». Pas davantage, il ne joue au psychosociologue de la criminalité juvénile et du mal des banlieues. Chacun son travail : il est écrivain ; c’est dans l’élaboration de l’écriture, dans la capacité de la langue à se faire réalité qu’il amène à notre surface de présent toute l’obscurité souterraine du monde. Pas de concept, pas de théorie, pas de jugement, pas de dossier : un récit simple et nu où les voix se mêlent sans jamais se confondre, sans se dissoudre dans l’anonymat d’un « on » ou dans la sécheresse bureaucratique d’un « cas ».
      Écrire, c’est aussi ne pas se payer de mots. Si Prison est un livre aussi juste et fort, c’est que son auteur n’entretient aucune illusion, surtout pas celle d’une communication ou d’un partage égal. L’atelier d’écriture est la réalité d’un lien et d’un échange, mais c’est aussi une fiction, une parenthèse, un équilibre précaire. Ils existent, certes, Christian, Tignasse, Jean-Claude, Sefia, Ciao, ils ont une voix, une silhouette, mais si fragile, si précaire, si dépossédée d’elle-même, si confondue avec le destin, avec le hasard, qu’on la sent prête à s’estomper et à se fondre de nouveau dans la nuit du désarroi et de la souffrance, dans le mutisme d’une durée abolie.
      Ce beau livre est un livre noir. Il commence ainsi : « Car nous ne savons rien de clair, nous errons. » Son personnage central, celui autour duquel se noue le récit, est un personnage absent. Prison est sa stèle et son épitaphe. Il se nommait Jean-Claude Brulin. Il avait vingt-quatre ans. Il avait participé à l’atelier quelques mardis. Et puis il avait été libéré. Trois jours plus tard, il était assassiné dans un squat de Bordeaux, un coup de couteau. Pour rien, parce qu’il parlait trop et de trop près, parce qu’il n’était pas aimable ; « pour un motif futile », a écrit la presse locale. Et l’assassin de Brulin, Tignasse, s’est retrouvé trois semaines plus tard sur une chaise du même atelier d’écriture, comme à la place de celui qu’il a tué, « comme part seulement du grand collectif fluctuant qui chaque mardi me déléguait sa frange ». Scandale des visages interchangeables, des vivants et des morts que ne sépare que le hasard d’un couteau. Les mots offrent une lueur, mais si faible ; et la nuit est si dense.

     Pierre Lepape, Le Monde, vendredi 30 janvier 1998.

  


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