prison
Samedi 22 juillet 1996, 8h, prison d'Orsainville
Un bloc de béton. Un immense cube de béton, érigé dans le soleil levant, créé du matériel le plus rude, de la pierre la plus noire. À son faîte, une couronne. Les ronces de Jésus, les lame de Gritch de Dan Simons; le piège le plus hérissé à quelques centaines de mètres d'un zoo.

Que doit-on voir? Ce qui pousse quelqu'un à y tomber, les raisons en sont très diverses. Pour ma part, quelques billets d'infraction pour des stationnements illégaux m'y ont conduit.

J'avais depuis longtemps réussi à me tenir loin de cet endroit même si le milieu qui m'entourait et les actes que je posais auraient pu m'y précipiter depuis longtemps. C'est terme, très terne. Un frisson me parcourt l'échine, mon coeur se serre. Qu'y a-t-il en ce monolithe de parvenus du crime et de simples victimes? J'en ai les testicules qui frémissent et l'oxygène est tout à coup aussi laiteux et solide qu'une bière maison que l'on a rémuée, de sorte que sa lie reste en suspension et qui, en bouche, ressemble à une gelée de jujubes mal mastiqués. Floush!!!

8h30
J'embrasse la copine qui est venue m'accompagner jusqu'au seuil du portail et dont le regard se brouille d'anxiété. J'ai encore sur la langue le goût de son sexe qu'elle m'a âprement offert la veille, lorsqu'au paroxysme d'une beuverie nos énergie mutuelles se sont fondues à l'appréhension du lendemain, le jour où la porte se refermerait sur moi. Je pivote sur moi-même, bien décidé à ne plus regarder en arrière et j'entre dans la zone d'admission. Cet endroit, je l'ai déjà visité en chair et en os; mais aussi à de multiples reprises en rêve. En effet, un mois auparavant j'y avais pénétré pour la même raison qu'en ce jour, mais on m'avait relaché après quelques heures interminables passées dans le "Bull Pen" (cellule ouverte de classement), à cause de la surpopulation carcérale dans laquelle notre système s'embourbe depuis des années. Mais cette fois c'est pour de bon. La cloche de fin de "round" ne pouvait me sauver. J'y étais et ce jusqu'au cou...

8h45
On me fait remplir quelques formulaires, on m'assome d'un coup de flash fulgurant et on procède à mon classement (processus par lequel on assigne un numéro au prisonnier et sa cellule). C'est bondé et comme on ne sait quand je serai "relaxé" on m'assigne au bloc G2 aile 13 cellule 2, les cellules de transit.

9h10
On procède à ma fouille à nu qui est complétée assez rapidement. Même peut-être un peu trop rapidement, ce qui est loin de me mettre en confiance! Je reçois ma "poche", qui est constituée d'une literie, d'un oreiller, d'un rasoir, de serviettes, d'une débarbouillette, d'un savon et de crème à raser.

9h25
On m'aiguillonne tant bien que mal au travers de ce complexe résidentiel, HLM pour bagnards, juasqu'à mes appartements. Personne. C'est froid et je me sens de retour sur le carrelage de terrazzo de ma première école primaire, barreaux en plus. Chaque pas de plus vers ma destination m'écrase comme si je me piétinais moi-même. Tout ce qui meuble mon esprit à l'instant n'est qu'appréhensions.

9h30
J'atteins le seuil de l'angoisse au même moment où je pénètre dans mon "aile". Une population plutôt hétéroclite compose la faune et la flore de ce jardin "zoo-botanique", cette serre à mauvaises herbes en millieu clos. Je ne leur porte pas trop attention essayant d'éviter leur regards mornes. Tout en longeant le mur jusqu'à ma cellule je retiens mon souffle essayant de retenir le plus d'air possible, comme si je pouvais retenir encore un peu de fraîcheur de l'extérieur en mes entrailles. Devant moi, sur ma droite, se dessine peu à peu les pourtours de portes. Je peux en compter une quinzaine. La vision de ce corridor me fait vaguement penser à un édifice qui, lorsque j'étais plus jeune, sisait non loin de chez-moi. Son caractère distinc tenait du fait qu'il était grossièrement composé de masses rectangulaires emboîtées l'une sur l'autre dans un puzzle étrange. Mais ce qui m'avait marqué à l'époque, c'était qu'il était juché sur un abri anti-nucléaire, me donnant étant plus petit quelques conceptions fugaces sur l'apocalypse et la vie en milieu clos. Cette idée à l'esprit je m'engouffre dans l'orifice qu'est la porte de ma cellule pour découvrir une pièce d'environ 7 pieds par 10 pieds dans laquelle est installée une toilette, un lavabo au-dessus duquel est riveté une plaque de métal devant me servir de miroir, une couchette assez minuscule, quelques crochets, une petite étagère et une table assortie d'un banc. Le tout est solidement fixé au plancher et aux murs et n'est éclairé que par une lumière triste et pâle filtarant au travers de la fenêtre indubitablement barricadée. Ça y est; j'y suis...

9h45
"Sortie de cour". Je m'engouffre donc dans le corridor laissant derrière moi mon " bataclan" éparpillé de ci de là pour suivre le cordon ombilical de détenus qui se dirigent vers l'extérieur. La fraîcheur du dehors s'immisce en moi comme une euphorie faisant crépiter mes cellules toujours toujours sur le mode réveil. Le temps est froid et le gris du ciel est oppressant. Une minuscule cour, au sol gazonné et dallé en huit, s'ouvre sur trois murs qui sont composés de fenêtres extérieures de cellules et d'un grand mur de briques. Toutes ces masses s'érectent jusqu'à environ 25 pieds et sont couronnés d'une série de fil barbelés tressés de sorte à ne laisser aucun espace libre pour les traverser. À son extrémité quelques 50 mètres plus loin, une tour de vigie sied en roi sur ce royaume de Lilliputh, cette immense fourmillière d'âmes vivant à purger une peine victime ou non du système, de leurs besoins matériels, de leur soif de pouvoir. C'est alors que je prend conscience qu'à mes oreilles scintille un son. Un bruit faible et cristallin qui s'amplifie au rythme du vent comme le bruissement des ligne à haute tension près des pylones d'Hydro-Québec. Je balaie du regard la cour où tous s'affairent à ingurgiter un bon bol d'air, à se dégourdire les membres, à discutailler sur des sujets aussi hétérogènes que les bouches qui les sèment et ce pour enfin m'arrêter sur la ligne de fer qui cisaille la cime des murs. telle une immense harpe, les entrecroisement de barbelés répondent au vent en entonnant un hymne sordide et lugubre tel le cris des engoulevents décrits par H.P Lovecraft dans ses multiples récits.
Une symphonie qui me glace alors le sang et viens planter le dernier clou dans le cercueil de mon incarcération: le chant des barbelés.... <Favron>