Cuisine entre 4 murs - Excursion carcéro-gastronomique

Extraits du bouquin...

 

 

En manque

J'ai faim.
Mais pas de nourritures terrestres, pour une fois.
Non, j'ai faim de beau. De bon. De tendre. De clair. De doux. D'harmonieux.
Toutes choses ici absentes. J'ai faim d'humain. Dimension ignorée, dimension qu'on a voulu briser.
Oscar Wilde, et Louise Michel, ont écrit sur la prison des textes poignants de noirceur, des cris effrayants et pathétiques... L'on pourrait penser qu'à l'aube du XXIème siècle, la prison a évolué. Non ! C'est toujours un abîme. Ces murs lépreux ruisselants de crasse, rongés par le salpêtre ; ces barreaux rouillés, calaminés, massifs, margeant le ciel ; ces couloirs lugubres, barrés de grilles, ces coursives où résonnent les pas des gaffes étalons de la médiocrité ambiante.
C'est laid. C'est désespérant.
Je ressens cette agression par le manque. Je ne peux que profondément mépriser ceux qui imposent cette laideur comme seule aune de mon temps ; ceux qui tolèrent ; heureusement, il y a les livres, et la télévision. Ma soif est telle que j'ai besoin d'images simples. Un champ, un enfant, un sourire... Le plus ringard des mélos apporte une touche de grâce, celle-la même qui manquait.
Je me surprends, tout-à-coup, à pleurer à chaudes larmes. Tristesse ? Sans doute... Mais, surtout, basculement soudain dans une autre dimension, un peu comme dans un film de science-fiction où l'espace se met à défiler, semblant engloutir le spectateur. Et là, c'est un déferlement, une sensation indicible...
Quelque chose qui trouve tout-à-coup sa place, cette impression de retrouver une part de soi qui manquait... Ou peut-être, tout simplement de savoir que ça existe toujours, qu'on y est toujours sensible... Un apaisement... Une simple image, un mot, suffisent à ouvrir les vannes. C'est incoercible. Je me retrouve, un livre à la main, ou les yeux fixés sur le téléviseur, avec le regard qui se brouille, les joues qui se mouillent...
Je suis sur le moment à la fois heureux et triste.
Apaisé.
C'est sans doute aussi pour ça que je soigne ma cuisine. Pour que ce soit beau. Harmonieux. Flatteur. Même pour moi tout seul, dans mes huit mètres carrés, je dresse mon assiette, plaçant la viande, la garniture, décorant d'un zeste d'orange, d'une tulipe de tomate ; je moule ma purée en quenelles, forme le fromage blanc à la cuiller.
Juste pour éprouver cet intense contentement : c'est beau, donc ce n'est pas d'ici.
L'esthétique est une forme de civilisation, le témoin de son évolution.
Une société, qui prive ceux qu'elle prétend soumettre à un traitement de réadaptation sociale (sic !) de l'esthétique, ne créera jamais que les barbares... qu'elle mérite ?



MY HOMEMADE CASSEROLE. ART BRUT.

 

Effervescence

Il y a des souris à la Santé. On les croise parfois, filant le long d'une plinthe, ou pointant leur museau frémissant au coude d'un tuyau de chauffage. J'ai longuement contemplé, l'autre jour, une petite musaraigne qui avait grimpé jusqu'au plateau supérieur du chariot de la gamelle et qui, pauvre bête, grignotait quelques miettes oubliées du repas de midi.. Elle me regardait aussi, de son petit il rond, par dessus sa moustache frémissante : nous nous sommes reconnus. De ces bêtes filantes, il en est d'autres, trottant sur la coursive à l'heure crépusculaire. Cela rappelle un peu l'activité du poulailler, avant que l'on ne "ferme les poules" pour la nuit.
Des détenus affairés rasant la rambarde de la coursive, à pas menus transportent d'hétéroclites récipients, bols, boîtes de conserve de toutes tailles, barquettes d'aluminium, conteneurs en plastique, petits paquets, poches de papier. Un fumet parfois s'en échappe, une vapeur les couronne, ça glougloute dans les profondeurs d'un bouteillon.
Dans un cliquetis de clefs, l'oeil fixé sur leur montre comme le lapin d'Alice (because l'heure de la gamelle approche, et qu'elle sonne le glas des allées-et-venues), les matons courent de porte en porte, ouvrant, fermant, hagards, débordés, les chaussettes à clous tirant des étincelles du pavé : tout bleus comme ils sont, on dirait des Schtroumphs. Au portes ouvertes des bras se tendent, des échanges aboutissent, des dialogues hâtifs et sybillins rappellent les beaux jours de Radio-Londres :
- Le beurre est sous le poulet.
- Y'a du parmesan dans les nouilles.
(et du mou dans la corde à noeuds, n'aurait pas manqué d'ajouter le facétieux Pierre Dac.)
Et c'est bien d'une espèce de résistance qu'il s'agit. Chacun pour lutter contre l'isolement, contre la perte des échanges sociaux, contre l'anonymat du numéro d'écrou ; par envie de partager, de faire exulter l'autre ; pour surprendre, pour aider, pour exister ; chacun se hâte de porter à tel ou tel un brouet, une sauce, une soupe, un gâteau, un entremet, issu de son industrie, et qui ne doit rien à la Pénitentiaire.
C'est l'heure de l'évasion gustative, l'angélus des alchimies cellulaires.
Dans la cour de promenade déserte, un alizé s'empare des effluves gourmandes qu'ont laissé filtrer les barreaux, les marie, et d'un élan les envoie à Paris étonné que du boulevard Arago souffle un vent de liberté.

 

MY HOMEMADE PICHET. ART MENAGER.

 

Grosse fatigue

 

L'auxi est fatigué. On dirait qu'il porte toute la misère de la prison. Mécaniquement, comme ces vieux chevaux de mon enfance qui s'appelaient inévitablement Bijou, il s'ébroue, marche, et stoppe, au rythme lancinant du clic-clac des serrures.
Le gaffe est fatigué. Son uniforme fait des plis. Lui aussi. Il prolonge la clef. Sans elle il ne serait plus rien qu'un peu de linge froissé autour d'un vague principe.
Entre eux, le chariot, fatigué. Combien de kilomètres a-t-il pu parcourir ainsi, rayant de ses angles saillants le mur d'un côté, la rambarde de la coursive de l'autre? Vaille que vaille, brinquebalant, il véhicule, dans les bacs en plastique dont les rebords souillés d'étranges festons évoquent les rives d'un fleuve graduées du limon déposé par des crues successives, la denrée nourricière réglementairement dévolue à notre survie organique.
Je suis fatigué.
Je vais me faire des nouilles.

 

commander le livre... écrire à l'auteur...