ÉCRIVAINS PRÉSENTS EN 1998:
MARIA ISABEL BARRENO

Lire l'écrivain portugais Maria Isabel Barreno c'est voyager dans "différentes histoires, semblables et infinies, issues de son intarissable source souterraine". La langue, incisive et ironique, continuellement repensée et réinventée, accélère le jeu de déconstruction et de reconstruction d'un quotidien dans lequel le lecteur suit les personnages à la recherche d'une issue. Car ce dernier doit s'approprier cet univers parfois étrange s'il souhaite trouver des réponses à ses propres questions existentielles. Maria Isabel Barreno l'invite à cesser d'être "seulement habitant, à sortir de soi, à se regarder de l'extérieur, à offrir à ce regard un nouvel espace et à se découvrir."


J'avais six ans quand je suis tombée malade. C'était l'après-guerre. À cette époque, la dépression, chez l'enfant ou l'adulte, n'existait pas encore officiellement. Le mal de vivre préférait s'exprimer dans les maladies pulmonaires. Dans la morosité du lit, je suis devenue dépendante de la voix des autres. De leur temps et de leurs mémoires. J'ai alors découvert le plaisir et l'utilité de la lecture. La possibilité de revisiter les histoires aussi souvent que je le voulais, de les retrouver intacte, de découvrir des nouveautés insoupçonnées entre les lignes, au détour de chaque page. Ainsi ai-je guéri. Mon enfance s'est poursuivie peuplée de fées et de sorcières, de petites filles modèles et de sophies malheureuses, de pirates et de mousquetaires, de cowboys et d'indiens, en une intimité anachronique. Toutes ces histoires m'ont amenée à mon premier désir durable, à mon premier projet d'être. Mythes fondateurs, elles définissent aujourd'hui l'essentiel de ma relation avec l'écriture. J'exige de cette dernière, tant en qualité de productrice que de consommatrice, la recherche d'une voie, d'un fil conducteur qui me sauvera du labyrinthe. Pendant l'adolescence, j'ai commencé à écrire. Et un émerveillement rogoureux a débuté. Je lisais tout ce que je trouvais, je lisais à la moindre occasion, à toute heure et en tous lieux, mue par ce besoin omnivore inhérent au processus de croissance. Mais la carence ontologique qui me poussait à la dévoration s'exprimait aussi par des rejets, des critiques, des passions soudaines et de grandes interrogations romantico-métaphysiques. De cet océan de livres sur lequel j'ai navigué, je garde en mémoire quelques passages décisifs. La douceur de Júlio Dinis et l'ironie d'Eça de Queiroz. Les interrogations de Giovanni Papini : Dieu peut-il pardonner au Diable ? L'infinie miséricorde peut-elle avoir un trou noir en son centre ? Le sombre Dostoiewesky. Et le me souviens surtout d'une complicité immédiate, de l'émerveillement des grands romans qui tissent le monde -- Les Thibault, Guerre et Paix, Les Forsyte, Les somnambules --, de la découverte soudaine d'interstices, de cachettes, de lieux jusqu'alors ignorés ou tus, de regards microscopiques -- Les Tropismes -- et de la poésie -- Fernando Pessoa, Manuel Bandeira, Antero de Quental. Aujourd'hui, je me souviens de ces noms et de ces livres. Demain, assurément, j'en évoquerai d'autres. Assimilés, devenus ma propre matière, la distance suffisante pour les désigner manque parfois à ma mémoire. Je fixe la fin de cette période à l'année où Salazar est tombé de sa chaise. Cette année-là, j'ai lu À la recherche du temps perdu, j'étais enceinte de mon second fils et j'ai commencé à écrire mon second roman. Ce repère est peut-être arbitraire. Mais je suis sûre que ces événements sont liés par des causes non fortuites. À partir de cette année-là, je ne me revois plus, dévorant les livres, en tous lieux et à toute heure. Je me suis mise à lire le soir, à savourer avec plus de lenteur, plus de distances, et les grandes amours sont devenues de plus en plus rares. J'ai continué à subir des influences, sans aucun doute. Mais celles-ci ne font plus partie de ma géographie intérieure, de la matière avec laquelle je me suis façonnée, de la force avec laquelle je me suis libérée de la mort de vivre dans un monde dénué de sens.

traduit par A.-M. Lemos et A. Moreau


Née en 1939 à Lisbonne, Maria Isabel Barreno est romancière et essayiste.

Traduits en français :


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Page réalisée par Gilles Col et Jean-Louis Duchet. Mise à jour le 31 octobre 1998.




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