Letter from Prison (French)

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Pius N. NJAWE
New Bell Central Prison (Cell No. 15)
Douala, Cameroon

16 février 1998

Chers collègues,

En effet, vous êtes certainement déjà au courant de ma nouvelle persécution par ces autorités qui, le 24 décembre dernier, c'est-à-dire à la veille de la fête de Noël, m'ont soustrait à ma famille en me faisant enlever et jeter en prison, puis condamner plus tard (le 13 janvier 1998) à deux ans d'emprisonnement ferme et à 500.000 F.cfa (5.000 FF) d'amende, pour "propagation de fausses nouvelles".

Il me semble, chers collègues, que pour mieux vous faire avocats de ma cause dans cette affaire, vous avez le droit d'en maîtriser tous les contours. Aussi me paraît-il utile de vous retracer ici la genèse et les implications de ce qui apparaît, en définitive, aux yeux du peuple camerounais et des observateurs avertis comme un acharnement contre "un homme et un journal qui ont le malheur de s'accrocher à leur indépendance dans un pays où tout se vend et s'achète, y compris la conscience des journalistes."

LES FAITS

Le 21 décembre 1997, se joue à Yaoundé la finale de la Coupe du Cameroun de football. Initialement prévu pour le mois de novembre, cet événement sportif, le plus important de l'année, avait été renvoyé pour permettre au président de la République, M. Paul Biya, de le présider en personne comme le veut la tradition ici. Arrivé au stade ce jour-là avec une vingtaine de minutes de retard, le président disparaîtra de la tribune à la mi-temps, et ne regagnera son siège qu'à cinq minutes de la fin du match. Juste le temps pour lui de remettre les trophées aux vainqueurs, et de quitter le stade.

Pius NjaweCe comportement pour le moins surprenant et discourtois amène les journalistes du Messager à investiguer sur les raisons de l'absence du président. C'est ainsi qu'ils découvrent que celui-ci a été victime d'un malaise cardiaque alors qu'il s'était retiré, à la pause, dans la loge présidentielle pour y recevoir quelques proches. L'information est aussitôt portée à ma connaissance. Je procède personnellement aux recoupements d'usage. Trois différentes sources, toutes témoins de la scène, me la confirment. Seulement, chacune s'étonne que je sois au courant du malaise et me supplie de ne pas en faire état dans le journal, des consignes formelles ayant été données dans ce sens. Malheureusement, je suis journaliste et tant qu'on ne m'a pas démontré qu'une information peut mettre en danger des vies humaines, celle-ci est publiable. Or dans le cas d'espèce, il ne s'agit que d'un malaise qu'aurait eu le chef de l'Etat, et dont la divulgation, à mon avis, ne présente aucun danger pour le peuple camerounais. Aussi je décide de publier l'information, mais avec les réserves d'usage, malgré tous les détails en notre possession. L'article paraît en exclusivité dans L e Messager du 22 décembre; il est d'ailleurs repris par certains confrères étrangers. Le pouvoir panique je ne sais trop pourquoi, et se pourfend en démenti.

D'abord par un communiqué du cabinet civil de la présidence adressé à la presse sauf au Messager, mais que Le Messager a quand même publié. Ensuite par une campagne de presse pernicieuse à travers les colonnes de nos confrères appelés au secours du pouvoir, destinée à discréditer Le Messager dans l'opinion, et à préparer celle-ci à accepter le châtiment qu'on nous réserve pour ce "crime" que même nos confrères dénoncent.

Le 23 décembre, quelqu'un se présente à mon bureau pour m'informer de ce que des instructions ont été données à la police de m'arrêter. Il me suggère aussitôt dedisparaître de la ville pour échapper à cette arrestation. N'ayant commis aucun crime, je n'ai pas jugé nécessaire de fuir ; c'est ainsi que je suis retourné à mon bureau le 24 décembre, où j'ai été arrêté en mi-journée. Après 48 heures de détention à la Police judiciaire, j'ai été déféré au parquet, où on m'a aussitôt inculpé pour "propagation de fausses nouvelles", à la suite d'interrogatoires musclés où il aura été plus question de révéler mes sources que de prouver la véracité de l'information publiée. Mon mandat de dépôt est ainsi signé le 26 décembre, date à laquelle j'ai été écroué à la prison centrale de Douala, d'abord comme prévenu. Le 13 janvier, je suis condamné au terme d'un simulacre de procès au cours duquel la loi régissant la presse a été écartée des débats, au profit du code d'instruction criminelle et du code pénal, notamment en leurs dispositions qui répriment l'atteinte à la sécurité de l'Etat. C'est donc sur la base d'une ordonnance de 1962 réprimant la subversion et récemment "diluée" dans le code pénal, que j'ai été condamné à deux ans de prison.

UNE AFFAIRE ESSENTIELLEMENT POLITIQUE

Comme on peut ainsi l'imaginer, ma condamnation n'a rien à voir avec le délit de presse au sens classique du terme. Le Cameroun sort à peine d'une série d'élections (législatives et présidentielles) entachées de fraudes massives, qui ont consolidé le pouvoir de M. Biya, ainsi réélu dans des conditions très discutables pour sept ans. Il dispose désormais des pleins pouvoirs, mais ne jouit d'aucune légitimité populaire, ce qui représente aux yeux des bailleurs de fonds une menace pour la stabilité dans un pays où ceux-ci s'apprêtent à investir beaucoup d'argent, notamment dans la construction du pipeline qui devra transporter le pétrole tchadien vers le port camerounais de Kribi. Aussi, face à cette menace, les bailleurs de fonds ont posé comme conditions à leur participation à ces projets, un consensus entre le pouvoir et l'opposition. Depuis lors le régime s'évertue à négocier, à coup de millions de francs cfa, des "ententes" avec divers partis politiques, dont beaucoup sont déjà sous sa coupe. Comme d'ailleurs la plupart des journaux qui, sous les apparences de la critique, sont plutôt au service de ce régime. La société civile est presque inexistante ; on court ainsi vers un unanimisme extrêmement dangereux pour les libertés démocratiques dans ce pays.

Pius NjaweDans un tel contexte, la presse indépendante constitue désormais le seul véritable contre-pouvoir ; malheureusement cette presse se résume aujourd'hui à quelques titres véritablement indépendants, la plupart étant des instruments du pouvoir infiltrés dans le milieu pour perturber la donne médiatique. Véritable cerveau de cette presse qui ose encore apporter la contradiction au discours officiel, Le Messager apparaît dès lors aux yeux du pouvoir comme le seul véritable obstacle aux négociations qui ont cours actuellement entre les partis politiques et qui, si elles venaient à aboutir en l'état - ce que souhaite vivement le régime - consacreraient le retour à un monolithisme de fait, les syndicats et les organisations de défense des Droits de l'homme ayant été anéantis par la répression aveugle et le chantage alimentaire.

Au départ ces négociations étaient secrètes, et c'est Le Messager qui les a portées sur la place publique en exigeant la transparence sur des questions qui portent sur l'avenir de tout le peuple, afin que la "paix des braves" ne se négocie pas sur le dos de celui-ci. Cela a obligé les parties au "dialogue" à sortir du maquis. Comme pour les fraudes électorales, Le Messager a relevé pour les dénoncer les pièges que le pouvoir avait glissés dans les textes en discussion et relatifs aux institutions. L'article sur le malaise du président a ainsi paru aux yeux du pouvoir comme l'occasion rêvée pour régler leurs comptes au Messager et à son directeur.

AMALGAME

Dès mon arrestation on a voulu entretenir la confusion en faisant croire que mon affaire relevait d'un simple délit de presse comme il y en a de plus en plus au Cameroun ; on a même programmé au même moment quelques procès en diffamation, dont l'un au cours de la même audience qui m'a condamné le 13 janvier. Ce même jour mon confrère, qui contrairement à moi comparaissait libre comme le veut la loi, a été condamné à six mois de prison ferme avec mandat de dépôt à l'audience, mais il n'a jamais été écroué, et continue à exercer librement. Une semaine plus tard, un autre confrère poursuivi pour diffamation, a été condamné, au cours d'un procès pompeux, à 50.000 cfa (500 FF) d'amende avec sursis pendant trois ans! On remarquera que malgré les condamnations à des peines privatives de liberté prononcées contre des journalistes avant et après moi, je suis aujourd'hui le seul journaliste emprisonné au Cameroun. On remarquera aussi que sur la trentaine de procès initiés contre Le Messager depuis 1990, à peine cinq sont le fait d'individus agissant en tant que citoyens - encore qu'ils étaient tous des membres du gouvernement ou des députés -. Tous les autres procès ont pratiquement été initiés par le ministère public, tantôt pour outrage au président, tantôt pour non respect de la censure administrative, si ce n'est pour propagation de fausses nouvelles. Ce qui frise le harcèlement, voire l'acharnement permanent.

CONDITIONS DE DÉTENTION

C'est pour la deuxième fois que je suis emprisonné en l'espace d'un an. Souvenez-vous qu'en octobre-novembre 1996, vous aviez été nombreux, déjà, à me témoigner votre soutien lorsque je fus jeté en prison pour "outrage au président de la République et aux membres du parlement", pour avoir dénoncé un projet constitutionnel antidémocratique. Mais cette fois-ci, mes bourreaux semblent vraiment décidés à avoir ma peau. J'en veux pour preuve les conditions affreuses et humiliantes de ma détention, ainsi que les violences physiques et morales auxquelles mes geôliers soumettent ma famille, mes collaborateurs et moi-même.

../../Barbed%20WiresLe ton a été donné dès mon arrivée à la prison le 26 décembre: mon épouse, qui portait une grossesse à terme, a été violentée sous mes yeux par un intendant des prisons alors qu'elle m'apportait mes effets de couchage. Ma plainte auprès du procureur de la République ne changera rien à ce traitement inhumain qui s'est répété au fil des visites, et c'est ainsi que ma femme accouchera d'un mort-né le 9 janvier 1998.

Mes collaborateurs ont été victimes des mêmes brutalités dans leurs tentatives de communiquer avec moi. D'une manière générale, mes communications sont triées sur le volet par des responsables de la prison ; si ma femme peut m'apporter à manger une fois par jour, mes collaborateurs, eux, sont pratiquement interdits de visite à la prison ; je dois imaginer toutes sortes d'astuces pour maintenir le contact avec eux. Je dois procéder pareillement pour mon suivi médical, mes médecins ayant été plusieurs fois refoulés. Le Représentant régional de l'UNESCO à Yaoundé a attendu trois heures devant la prison, pour s'entendre dire à la fin qu'il lui fallait une autorisation du ministre des Relations Extérieures pour me rencontrer.

Quant à mes enfants, ils ont été si traumatisés par le milieu carcéral et le comportement des gardiens de prisons, que j'ai préféré qu'ils ne viennent plus me rendre visite.

Le traitement qui m'est réservé dans la prison est des plus humiliants - on veut à coup sûr à défaut de m'éliminer physiquement, atteindre mon moral, Je partage la cellule N° 15 avec une centaine d'autres détenus, presque tous des malfaiteurs ayant commis des meurtres, des assassinats, des braquages, des détournements, des vols à main armée ou aggravés, etc.,. Par exemple, mon voisin de couchette ici se trouve être le chef d'un gang qui, il y a deux ans, avaient dévalisé le domicile de mon voisin de quartier! Dans un tel contexte ma sécurité n'est pas du tout assurée.

Le 31 décembre 1997 par exemple, un groupe de condamnés à mort avaient fait irruption dans la cellule, m'avaient encerclé et menacé de mort si je ne donnais pas à manger à tous les détenus de la prison. Motif : les visites ce jour-là à la prison avaient été perturbées par la présence des forces de l'ordre qui voulaient empêcher une manifestation populaire en faveur de ma libération. J'avais dû user de beaucoup de tact pour calmer les esprits.

Pius NjaweLa violence est quasi permanente autour de moi. Les gens, à longueur de journées, jouent au poker en se droguant de stupéfiants dont le trafic est florissant ici. Cela se solde toujours par des bagarres ; l'autre jour deux détenus se sont poignardés à deux pas de moi ; auparavant j'avais échappé de justesse à un morceau de bois qu'un détenu voulait assener sur la tête de son compère. Puis un autre détenu, sous mes yeux, a assommé son complice d'un coup de gourdin - celui-ci se trouve encore à l'hôpital. Il n'est pas exclu qu'un tel cafouillage soit créé à dessein, un jour, pour me supprimer la vie. Surtout qu'il se raconte qu'à défaut de m'amener à céder aux provocations, qui, au début, s'étaient multipliées envers moi, l'on aurait commis des gens pour m'éliminer par intoxication alimentaire. Cela est d'autant plus plausible que les condamnés à mort qui m'avaient agressé le 31 décembre avaient fini par m'avouer qu'ils avaient été manipulés par des responsables de la prison. Par ailleurs, si le pouvoir ne nourrissait pas à mon endroit des intentions criminelles, pourquoi me maintenir dans une cellule malfamée alors qu'il existe dans la prison des cellules spéciales réservées aux détenus qui méritent quelques égards?

Si je peux recevoir les journaux et les livres, je n'ai pas le droit d'écrire ; le régisseur de la prison m'a appelé un jour dans son bureau pour me l'interdire. "Suspendez votre crayon tant que vous êtes en prison", m'avait-il dit. Depuis, j'ai cessé d'écrire le "Bloc note du Bagnard» que je publiais dans Le Messager depuis mon incarcération. J'écris désormais dans la clandestinité ; je dois me réveiller par exemple à 3 heures de la nuit pour écrire sur mes genoux, à l'aide d'une torche, et corrompre mes voisins pour qu'ils ne me dénoncent pas aux chefs. C'est dans ces conditions d'ailleurs que je rédige cette lettre qui vous est destinée, et que j'enverrai tout aussi clandestinement à mon secrétariat pour être saisie sur ordinateur.../../Barbed%20Wire

Ma seule chance, c'est d'avoir réussi très tôt à "dompter" mon entourage, faisant de tous les autres détenus mes "complices". Ce qui n'est pas du goût des responsables de la prison qui font tout pour m'isoler, créer le vide autour de moi. Ainsi, de nombreux détenus ont été jetés en cellule disciplinaire pour avoir été vus en ma compagnie . un cadre de banque qui me côtoyait s'est vu sortir' du "confort" de la cellule N° 18 pour la poubelle du "quartier Régime" - des détenus que j'ai recrutés pour veiller à ma sécurité ont vu leurs couchettes confisquées - des gardiens de prison ont été mis en quarantaine pour avoir été soupçonnés de sympathie avec moi. L'autre jour, j'ai été invité par les détenus à donner le coup d'envoi d'un match de football entre prisonniers, en ma qualité de président plébiscité de l'équipe des Vétérans - le même jour, le président de l'association des activités sportives et culturelles de la prison a été limogé pour n'avoir pas veillé à ce que cet honneur ne me revienne pas!

Voilà, chers collègues, ce que vit votre compagnon de lutte depuis qu'il a été soustrait à sa famille le 24 décembre dernier. Pourtant le moral est bon, bien que j'aie quelques problèmes de santé. Je ne me reproche rien et c'est pourquoi j'ai la conscience tranquille. Je sais que je paie aujourd'hui comme hier, le prix de mon opiniâtreté dans la lutte que je mène depuis 18 ans, avec L e Messager et les organisations comme OCALIP (Organisation Camerounaise pour la Liberté de la Presse) et l'UEPAC, (Union des Editeurs de la Presse Privée d'Afrique Centrale) pour l'élargissement des espaces de libertés démocratiques au Cameroun et en Afrique. Je paie pour avoir refusé de militer dans un parti politique ; je paie pour avoir refusé de plonger dans la mangeoire ; je paie pour avoir préféré mon indépendance à la compromission. Je paie parce que tout choix a un prix ; mais je suis fier de mon choix que je ne regrette pas, parce que je suis convaincu que c'est le meilleur. Mon seul regret, c'est qu'ils soient encore nom


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Pius Njawe

Prison Centrale de Douala, Février 1998

 

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