Un médecin des prisons en France:

Pourquoi je démissionne

Généraliste, le Dr Philippe Deharvengt était médecin chef à la maison d'arrêt de Périgueux depuis 1985 et médecin à l'unité médicale du centre de détention de Neuvic/L'Isle depuis 1995. Il a démissionné de ces deux fonctions le 31 décembre dernier. Dans une « lettre ouverte » au Dr Véronique Vasseur, il témoigne de sa longue expérience de médecin des prisons et explique pourquoi, aujourd'hui, il « jette l'éponge ».

La maison d'arrêt de Périgueux a été rénovée dans les années 1990/1993. Suppression des "communs", délocalisation des cuisines et de l'infirmerie dans des locaux rénovés et fonctionnels. Au plan médical, le passage de tutelle de la Pénitentiaire à l'administration hospitalière, fin 1994, avec la création de l'UCSA, s'est effectué sans heurts. A la différence de ce qui s'est passé ailleurs (et je crois savoir que ce fut le cas à la Santé), les personnels en place (dont moi-même) ont conservé leur poste. Ainsi, la transition s'est mieux passée avec l'administration pénitentiaire(...). Seul point négatif : l'hôpital est arrivé avec toute sa lourdeur administrative ; il est désormais beaucoup plus difficile de faire bouger les choses.

Les locaux de détention sont aujourd'hui dans un état moins sordide que ce que vous décrivez à la Santé ; les "communs" ont été supprimés, les cellules sont prévues pour deux (malheureusement, l'été dernier, il a fallu les aménager pour trois en ajoutant un matelas à même le sol, car l'effectif était de 120 à 130 %). Les cellules sont repeintes par roulement, de même que les douches qui, toutefois, sont encore rongées par le salpêtre et sont un foyer de dermatophytes. Vous évoquez la violence et les agressions sexuelles ; en quinze ans, je n'ai connu qu'un seul cas : un débile léger déficient visuel fut torturé et sodomisé pendant plusieurs mois par son codétenu, sans pouvoir se plaindre ni consulter au médical car son tortionnaire le lui interdisait... C'est un maton qui donna l'alerte ; j'ai fait les constatations médico-légales. Mais le vrai problème, qui est la cause de ma démission différée, c'est la dérive de la population pénale. L'administration pénitentiaire semble totalement impuissante à endiguer la montée de la violence ; les agressions verbales se multiplient, de même que les comportements arrogants ou irrévérencieux de la part d'une population analphabète et crétinisée par la drogue et la TV. Il faut ajouter l'augmentation considérable depuis quelques années de la prévalence des psychotiques, dénoncée par le rapport Pradier*, qui indique que lorsque le taux de 10 % est atteint ou dépassé (ce qui est le cas), la vie devient impossible pour les autres détenus, les agents de l'administration pénitentiaire et le personnel soignant. Tous ces jeunes paumés sont totalement inaccessibles à toute forme de discipline, de respect d'eux-mêmes et d'autrui, allergiques à toute forme de sociabilisation, rejetant toute forme de civisme ou de civilisation. Toute action de prévention ou de réinsertion vis-à-vis de cette population relève de la plus folle utopie. Seuls les politiques qui nous gouvernent peuvent avoir l'audace de sembler y croire, pour se donner bonne conscience.(...)

La vétusté n'explique pas tout

La vétusté n'explique pas tout. En voici la preuve :
le centre de détention de Neuvic est un établissement ultramoderne. Il fait partie du Programme 13 000, issu de la loi Albin Chalandon, ancien garde des Sceaux. La particularité de ces établissements est que leur construction et leur fonctionnement sont concédés à des entreprises privées. C'est ainsi qu'à Neuvic, l'hébergement, la restauration, la blanchisserie, la production d'électricité, les ateliers de formation et de production, la maintenance et la santé sont concédés à la SIGES (Société d'investissement, de gestion et de services). Tout y est automatisé : les détenus disposent de badges électroniques leur permettant d'accéder aux différents locaux autorisés dans le créneau horaire qui leur est imparti. Cet établissement est très récent, puisque mis en fonction vers 1993 ou 1994. Et pourtant, sa réputation, tant au sein de la population pénale que chez les personnels, est épouvantable. Pour y avoir travaillé pendant presque cinq ans, je confirme. A quoi cela tient-il ? A la spécificité de la population pénale. Population composée en grande majorité de détenus condamnés à des peines de 2 à 5 ans par des tribunaux du Grand Sud-Ouest ; il s'agit pour beaucoup d'ILS. (Infraction à la législation sur les stupéfiants), du fait de la situation géographique sur l'axe de la drug connexion Maroc/Pays-Bas. Etrangers en grande majorité, une véritable tour de Babel... Un melting pot où les cultures s'affrontent avec violence, mais où le consensus se crée contre les cultures occidentales. Du fait de l'automatisation et de la gestion informatisée des détenus, les rapports entre eux et les agents de l'administration pénitentiaire sont réduits à presque rien, d'où une déshumanisation totale. Les détenus sont livrés à eux-mêmes, contraints pour survivre de faire régner leur propre loi, qui est évidemment la loi du plus fort, de la violence et du racket. N'ayant plus l'espoir de pouvoir changer en quoi que ce soit cette situation (...), j'ai démissionné au 31/12/1999. Conclusion : d'après les textes et les discours officiels, la prison est censée avoir pour vocation la privation provisoire de liberté, ainsi que l'éducation et la réinsertion. Force est de constater que, de ces trois missions, seule la première est assurée. Les détenus sont censés sortir meilleurs de leur séjour en prison ; ils en sortent bien pires. Qui aurait aujourd'hui l'audace, la stupidité ou l'inconscience de nier l'effet criminogène de la vie carcérale ? Faut-il créer de nouvelles prisons (programme 4 000 ?) Oui, si c'est pour en fermer d'autres pour cause de vétusté. Mais il y a en France bien assez, voire beaucoup trop de places de détention. Car il y a beaucoup trop de détenus dans les prisons françaises. Si les juges respectaient, comme ils devraient le faire, la présomption d'innocence, s'il existait en France l'Habeas corpus Act, comme c'est le cas outre-Manche, le nombre de détentions préventives (parfois de plusieurs années) chuterait d'au moins 50 %. S'il existait des structures d'accueil et de soins adaptées pour les délinquants et les criminels psychotiques, les prisons seraient vidées de gens qui n'y ont pas leur place et empoisonnent la vie en détention. Bravo, et bonne chance pour votre combat ; moi, je jette l'éponge.

Dr Philippe DEHARVENGT

* « Le Quotidien » du 9 décembre 1999.

Des difficultés croissantes

Dans la lettre qu'il a adressée au directeur des Services régionaux de l'administration pénitentiaire (Bordeaux),avec copie aux médecins et membres de l'administration pénitentiaire concernés, le Dr Philippe Deharvengt veut attirer l'attention sur les « difficultés croissantes rencontrées par les personnels médicaux et para-médicaux dans l'exercice de leur mission de soins et de prévention ». « Nous assistons, impuissants, dit-il, à une démission progressive des personnels pénitentiaire de leurs tâches disciplinaires. Il s'en suit un laxisme croissant, les agents se contentant le plus souvent d'assurer un minimum de sécurité, mais laissant se développer sans intervenir les agressions verbales, les actes irrévérencieux, les comportements provocateurs, les demandes injustifiées de consultations, les retards ou absences non motivés aux convocations , etc . ». Outre l'insuffisance des effectifs, il met en cause « la dérive de la population carcérale » , avec notamment des jeunes « totalement inaccessibles à toute tentative d'intégration sociale » et dont le passage dans les unités médicales « constituent une agression systématique ».