Où est ma place..?

Depuis ma sortie de prison, douze ans se sont écoulés. Douze ans à faire des efforts sur la bonne voie : Finir mes études secondaire, étudier la céramique, chercher du boulot, écrire, participer à toutes sortes d’ateliers : thérapies de groupe, connaissance de soi et autres… Douze ans à me tenir loin de mon passé, de ma toxicomanie et du monde carcéral. Récemment, je travaillais à trouver en-moi la cause qui m’interpellait le plus. Difficile! Des bonnes causes y’en a beaucoup: c’est pas ce qui manque! Celle des enfants en milieu défavorisé me revenait sans cesse à l’esprit...

Une annonce dans le journal

Un peu avant le début de l’année scolaire 2003-2004 je lisais une annonce dans le journal Saint-michel; Cette annonce disait que le CECRG était à la recherche de dix personnes – prestataires de l’aide sociale – pour animés et accompagné sur l’heure du midi des écoliers. Un programme nommé Grande-Bouffe (mesure alimentaire qui pourvoit aux enfants des milieux défavorisés des repas équilibrés) Evidemment j’ai tout de suite cliqué. Même qu’Emploie Québec s’est empressé de recommander ma candidature.

Un entrevue franc-jeu

Le Centre Éducatif Communautaire René-Goupil me convoque pour une entrevue. Deux dames me reçoivent, me pausent un tas de question auxquelles je réponds de mon mieux. Avec brio, elles me font un topo du quartier : milieu défavorisé, pauvreté, criminalité élevé, violence conjugale, famille-mono, toxicomanie, prostitution, etc. Je décide de jouer franc-jeu, de ne rien caché. Mon passé est un livre ouvert qu’elles découvrent avec intérêts voir enthousiasme : le fait que je sois le seul homme à avoir manifesté de l’intérêt pour l’emploie n’est peut-être pas étranger à cela. Comme quoi, l’enthousiasme, c’est contagieux! Deux jours après, on me contacte pour me dire : Accepté!

Des enfants qui comprennent...

Me voilà au beau milieu d’une bande de joyeux récalcitrants. Ces enfants sont admirables et méritent toute mon attention. Un aspect important de mes nouvelles responsabilités consiste à les accompagner de l’école au CECRG et vis versa. Là, on prend les présences, on sert le repas, on mange ensemble, on apprend à mieux se connaître. Bref, pendant une heure on vit au rythme des enfants, puis, on les raccompagne à l’école. Je suis le premier à retenir par cœur le nom de chaque enfant ; Entre eux et moi la connexion est directe, la sympathie instantanée. L’enfant des milieux défavorisés à un sixième sens lorsqu’il s’agit de reconnaître un des leurs ; Il a cette faculté de discerner au premier coup d’œil celui qui le comprendra « au premier coup d’œil ». La Grande-Bouffe va bon train; les directions de l’école et du CECRG sont satisfaites. D’un côté comme de l’autre, les éloges pleuvent…

Une coche plus loin …

J’entends parler d’un autre programme nommé Études Assistés. Ce programme orchestré par la CSDM consiste à aider les écoliers en difficultés d'apprentissage à faire leur devoir. Encouragé par mes récent succès je décide de postuler. Je passe une entrevue sommaire et me voilà au beau milieu d’une classe avec huit enfants qui n’ont pas vraiment envie de faire leur devoir. Quatre jours et quelques leçons plus tard, la responsable du programme se présente à moi avec la paperasse administrative. Un document attire mon attention; Il me demande si j’ai des antécédents judiciaires. Un choix de réponse me demande quelle est la nature de l’offense :

A) Relié à la violence
B) À caractère sexuel
C) Relié aux stupéfiants
D) Autres…

C’est vendredi et, je coche C) en souhaitant qu’ils vont comprendre. Évidemment, la direction de l’école Bienville s’inquiète; la directrice me convoque et... je sais pourquoi. Elle a besoin d’une signature qui l’autorisera à effectuer « un plumitif » (une espèce d’enquête). Surprit, je comprends « un punitif » : lapsus qui en dit long sur la nature de la démarche. Je signe. On me demande, des noms de personnes qui pourraient justifier ou appuyer ma candidature aux Etudes Assistés. J’en donne trois : celui de mon frère (professeur de philo), le père Jean-Patry aumônier et Mohamed Lotfi. On me dit de ne pas m’inquiéter que le tout restera confidentiel; Je réponds que je n’ai rien à cacher. Le lendemain, le verdict de la CSDM est clair et net ; On ne veut pas de moi. Selon eux, ma place n’est pas auprès des enfants de ce monde.

Un verre de lait c’est bon : deux c’est mieux!

Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de se faire dire : ta place n’est pas ici et encore moins auprès de nos enfants… Comprenez ma peine. La perception qu’on a de ma personne ne vaut pas plus que celle d’un meurtrier ou d’un violeur d’enfants; Ce que je ne suis pas et qui va à l’encontre de tous mes principes. Le plus étonnant dans tout ça! C’est que ceux qui ont décidés de mon sort, les hautes instances de la CSDM, n’ont même pas prit la peine de me rencontrer. La directrice, les larmes aux yeux, m’a fait savoir que grâce à ma rencontre et à mon honnêteté elle avait apprit beaucoup de chose. Vous savez ce que j’ai comprit lorsqu’elle m’a dit cela? : Que vos enfants sont entre les mains de gens qui ne savent pas faire la différence entre un bien et un mal. Et ça! C’est grave! La réalité est que la CSDM à préférer jouer la carte de la prudence et de l’ignorance; Le pire, c’est qu’ils n’ont même pas prit la peine de vérifier auprès des personnes ressources. Ils ont préféré la facilité, c’est à dire: l’exclusion. On met tout le monde dans le même sac et on ronfle la conscience tranquille.

Mais ce n’est pas tout. Ma franchise posait un sérieux problème à la direction de l’école parce que le programme des Etudes Assistés n’est pas le programme de la Grande-Bouffe. J’étais donc toujours en contacte avec les enfants. À ce sujet la direction de l’école Bienville convoque la direction du CECRG. Résultat! Le CECRG doit revoir son système d’embauche. Et, comme de fait, quelque jour plus tard, le CECRG me disait: Désolé!Adieu!

Autrefois, j’ai payé pour mon erreur. Aujourd’hui, après 12 ans d’efforts, je paie encore; Comme quoi, un verre de lait c’est bon, mais deux c’est mieux

Dans tout ça, je retiens une chose: l’expérience ou « la leçon » n’aura pas été totalement inutile puisque, dorénavant, la CSDM, le CECRG, voir même Emploie Québec, devront être plus que prudents lorsque viendra le temps de recruter une main-d'oeuvre bon marcher. Ainsi, grâce à mon initiative les enfants de l'école Bienville seront dorénavant plus en sécurité. Mais cela! Je doute fort que la justice ou la société le rajoute à mon dossier. Vous savez j’ai pas d’enfants, mais si j’en avais, je serais heureux de les savoir bien encadrés. C’est à dire avec des gens compétents et remplies de bonnes intentions. Des gens qui, un peu comme moi, pensent et veillent à leur bien-être.

Aujourd’hui, en pensant à ça, j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que je me disais que si ma place n’était pas auprès des enfants de ce monde, je me demandais où elle était ? Même que hier, je me suis réveillé en pleurant: je rêvais que je demandais à Dieu qu’est ce que j’avais fait pour mériter ça et il était incapable de me répondre. Aujourd’hui, si je pleure encore c’est que je me rends compte que même Dieu n’y peut rien; Tout ce qu’il peut faire, c’est me voir écrire et mentendre lui demander :

Où est ma place..?

Aime le Souverain
Nicodème Camarda
18 novembre 2003


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