2023-02-13 | Reportages

Lettre à la mairesse de Rabat

« Notre immeuble est devenu une zone de guerre entre des intérêts privés et l’intérêt général »

Lettre à Asmaa Rhlalou.

Mairesse de Rabat.

Madame la Mairesse,

Permettez-moi d'attirer votre attention sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur au sein de plusieurs immeubles de Rabat et constitue une menace contre la paix entre copropriétaires voisins!

Les autorités policières de notre ville ne devraient pas ignorer que de plus en plus, certains étrangers qui nous font l’honneur de visiter notre pays préfèrent louer un appartement meublé au lieu de loger dans une chambre d’hôtel. Si nous avons l’honneur de les recevoir, les intentions de certains touristes ne sont pas toujours aussi honorables.

La prostitution étant légalement interdite dans notre pays, on exige d’un homme et d’une femme qui se présentent à la réception d’un hôtel, un acte de mariage. Mais dans une résidence, aucune loi n’oblige encore un propriétaire d’exiger une preuve de mariage de ces passagers locataires. Le prix du loyer d’un appartement meublé peut varier entre 600DM et 1000DM par jour. Cela inclus l’achat du silence sur une pratique illégale: La prostitution.

Depuis plusieurs années déjà, certains courtiers du domaine immobilier ont intégré le plus vieux métier du monde dans leur business pour s’enrichir rapidement. Ils ont développé un marché dont le service principal est de garantir à leurs clients de la discrétion.

Si la période de la pandémie a suspendu ce commerce aussi honteux qu'illégale, depuis le retour à la normalité, nous sommes de nouveau témoins du retour de la prostitution dans nos immeubles. Cette pratique a beau se faire discrète, elle n’en demeure pas moins présente. Cette lettre à pour but de briser le silence sur un phénomène qui empoisonne le vivre-ensemble entre voisins copropriétaires au sein de beaucoup d’immeubles à Rabat et sûrement ailleurs au pays!

J’habite une belle résidence du quartier Hassan dans un logement dont je suis le propriétaire! Je suis très attaché à Hassan, mon quartier depuis l’enfance. J’apprécie la plus part de mes voisins qui sont aussi des copropriétaires et je paye les frais mensuels du syndic.

Depuis une quinzaine d’années, une des copropriétaires de notre résidence, qui pratique aussi le métier de courtier, a développé un commerce particulier. Celui de louer son logement à une clientèle particulière. Moi et mes voisins, nous avons souvent croisé dans les escaliers, à l’entrée de l’immeuble ou dans l’ascenseur des professionnelles du travail du sexe, parfois gentiment accompagnées de leurs clients. Certains soirs, nous avons été même témoins des bruits issus de ces appartements meublés, loués souvent pour un jour ou deux, le temps pour cette clientèle particulière de vivre clandestinement son tourisme sexuel.

Avec les années, cette courtière a développé tout un marché, en prenant à sa charge la location de plusieurs appartements dans le quartier qu’elle loue à son tour à sa clientèle particulière. Une partie de notre immeuble s’est transformé à un hôtel. Par son commerce particulier, cette courtière en a fait carrément un bordel avec la complicité de deux autres copropriétaires et la collaboration entière du gardien de l’immeuble.

Il est arrivé souvent dans le passé à ce gardien de revenir de la mosquée, au milieu de la nuit, après avoir accompli sa prière de Alfajr et aussitôt il débarrait la porte d’entrée pour laisser sortir les prostituées qui venaient de terminer leur travail après une longue nuit bien arrosée. Cette activité illicite nocturne était devenue pour notre gardien une occasion en or pour augmenter ses revenus en offrant des services particuliers à une clientèle particulière en toute discrétion.

Mais avec le temps, le travail du gardien et la prostitution dans notre immeuble n’étaient plus un secret pour personne, non seulement dans la Résidence, mais dans tout le quartier. La mauvaise réputation de l’immeuble a pris une telle ampleur qu’un jour la vente d’un appartement n’a pas pu avoir lieu quand l’acheteur a découvert le vice caché de notre belle résidence.

Dans d’autres immeubles, certains propriétaires offrent les mêmes services au même type de clientèle, mais d’après mes voisins aucun immeuble ne dépassait la mauvaise réputation du notre parce qu’il est le plus prestigieux, le plus chic, et dont la portail d’entrée et l’ascenseur de marque suisse, donne l’impression aux clients qu’ils sont dans un hôtel 4 étoiles. “Tout le monde sait et tout le monde fait semblant de ne pas savoir” m’a confié un voisin. Pour masquer leur commerce “clandestin”, “certains copropriétaires lui donnent le qualificatif de “Projet”! A t-il ajouté avec un sourire ironique.

Jadis, dans plusieurs villes marocaines, la prostitution était réservée à certains quartiers avec la permission plus ou moins officielles des autorités. Aujourd’hui, des enfants sont témoins du bordel dans leur propre immeuble.

Madame la Mairesse: Pourquoi nos autorités municipales et policières gardent le silence sur un tel phénomène ? Au nom de quel principe, on laisse nos enfants être témoins de telles pratiques ? Comment conserver un bon rapport entre copropriétaires si des intérêts privés de la sorte continuent à pourrir le vivre-ensemble dans l’immeuble ?

Devant la gravité de la situation, il fallait agir et nous avons été plusieurs propriétaires à réagir en prenant le taureau par les cornes. En 2019, 16 ans après la construction de notre immeuble, nous avons rendu officiel notre bureau de syndic auprès des autorités avec l’objectif principal de combattre la prostitution dans notre résidence. Le premier président du syndic officiel, élu lors d’une assemblée générale des copropriétaires, a mené toute une bataille pour imposer aux récalcitrants (qui offrent des services particuliers à une clientèle particulière) l’installation d’un système de surveillance à l’entrée de l’immeuble. Il n’hésitait pas de faire appel à la police quand le bruit des locataires de fin de semaine, dérangeait le sommeil des résidents permanents.

La constitution d'un syndic officiel dans notre immeuble a déclenché une guerre ouverte entre des intérêts privés et l’intérêt général. Une guerre qui dure jusqu'à aujourd'hui et prend de plus en plus d'ampleur devant la cour de justice. Les nouvelles mesures pour combattre la prostitution dans notre immeuble ne font pas l'affaire des copropriétaires qui n’ont jamais habité l’immeuble et dont le seul intérêt est de faire de l’argent. D'ailleurs, ils ont décidé de ne plus payer les frais du syndic ce qui a obligé le président d’engager des poursuites judiciaires en faisant appel au service d’un bureau d'avocat. L’argent qui devait servir à réparer et entretenir l’immeuble est investi dans une cause dont on pouvait se passer si le respect de la dignité humaine entre voisins-copropriétaires l’emportait sur le profit.

Madame la Mairesse, ce conflit entre des intérêt privés et l’intérêt général au sein d’un immeuble est épuisant. Les propriétaires récalcitrants ont multiplié les manoeuvres pour faire disparaître un syndic qui va à l’encontre de leurs intérêts. Devant autant d’acharnement, le président lui-même a fini par démissionner et la raison principale de sa démission c’est le manque de réactions des autorités municipales et policières. J’ai moi-même personnellement glissé un mot du problème à l’ancienne présidente de l’arrondissement de Hassan ainsi qu’au bacha. L'un me renvoyait à l'autre!

Depuis un an et demi, un autre bureau de syndic a été mis en place dans notre résidence avec l’objectif de redonner à cet immeuble une dignité! Mais tout indique que les mêmes copropriétaires récalcitrants font tout pour faire disparaître le nouveau syndic. Cela leur faciliterait la tâche pour reprendre leur commerce honteux dans notre immeuble. Ils ne payent toujours pas les frais du syndic. En ne respectant pas la loi sur la copropriété, ils continuent à se comporter comme si le Maroc était une république de banane!

Et pourtant, dès sa construction en 2003, son bâtisseur l’a doté d’un Règlement sur la copropriété. Un document de 29 pages enregistré à l'Agence Nationale de la Conservation foncière et dont l’un des articles stipule clairement que chaque propriétaire a le droit de louer son appartement (meublé ou non meublé) et doit s’assurer que les locataires sont “des gens de bonnes vies”.

Cela fait au moins quatre ans que j’observe la situation dans cet immeuble du quartier Hassan et je suis rendu à cette conclusion: Le fond du problème trouve sa racine chez la personne qui a construit l’immeuble. Après avoir vendu tous les appartements, il y a presque 20 ans, cette personne n'a cessé de se comporter comme si l’immeuble lui appartient toujours:

- Sans consulter les résidents, elle a embauché elle-même le concierge en lui faisant croire que la conciergerie relève de sa propriété et à partir de ce mensonge, elle l'a autorisé à y habiter avec sa famille. Il est clairement stipulé dans le document officiel sur la copropriété que la conciergerie fait partie de la copropriété, c’est à dire qu’elle appartient à tous les copropriétaires. Par ailleurs, la conciergerie n’est pas un lieu habitable. Le concierge embauché par la personne qui a construit l'immeuble, avec son épouse et ses 3 enfants, en a fait sa maison en bloquant l’accès des copropriétaires aux distributeurs d’eau. Avec le temps, le concierge est devenu le gardien des intérêts privés. Une procédure légale engagée par le bureau du syndic a aboutit à son expulsion en janvier dernier. 

- Dès la construction de l’immeuble, celle qui croit encore en être la propriétaire, lui a donné le même nom que celui de son entreprise qui se trouve en bas de l’immeuble. Et ce, sans jamais avoir obtenu une autorisation officielle des copropriétaires de l'immeuble. Connaissez-vous une résidence qui porte le nom d'une entreprise uniquement pour être utilisé comme panneau publicitaire ?

- Cette même personne, s’est emparée d’une partie du garage de l'immeuble pour en faire un dépôt de papiers attaché à son entreprise, ce qui va à l’encontre des lois et du bon sens. Avec tant de papiers il y a un risque de feu. Il est interdit de faire d'un garage un dépôt. Quel autorité municipale lui a donné l'autorisation? Pourquoi l'agent d'autorité locale qu'on appelle le moukaddam ferme les yeux sur ces irrégularités? En s’emparant d’une partie du garage, la mise en cause a rendu plus difficile l’accès de certaines voitures au garage. Après la vérification d’un expert, il s’avère que dans l’espace occupée illégalement se trouve la place officielle d’un des propriétaires. Ce dernier a entamé une poursuite judiciaire.

- En réaction au jugement qui a aboutit à l’expulsion du gardien de la conciergerie, celle qui se croit toujours être la propriétaire de l’immeuble a organisé une assemblée générale le 21 décembre 2022 pour fonder un nouveau syndic dans lequel on a décidé la fin du syndic officiel. Selon les lois de la copropriété, c’est le droit des copropriétaires de mettre fin à un syndic. Cependant, ce nouveau syndic n’a pas respecté les règles suivantes: - Pour expulser un syndic il faut la présence du 3/4 des copropriétaires. Seulement 7 parmi les 15 copropriétaires étaient présents - Pour qu’une assemblée générale soit réglementaire, tous les copropriétaires doivent être convoqués officiellement. Or la moitié des copropriétaires n’ont jamais été convoqués à cette assemblée. - Dans le rapport de l’Assemblée, parmi les copropriétaires présents figure le nom d'une personne qui n’a jamais assisté à cette assemblée. Son témoignage pour fraude est entre les mains de la justice. Par contre, dans cette même assemblée figure le nom d'une personne qui n’est pas un copropriétaire. Apparemment, son vote a été compté. Cette assemblée du 21 décembre 2022 a choisi celle qui se prend toujours pour la propriétaire de l'immeuble comme présidente du syndic, alors qu’elle n’a jamais assisté à une assemblée dans le passé et n’a jamais habité l’immeuble. Comme par hasard, celle qui a été nommée comme assistante de la présidente du nouveau syndic, qui elle aussi n’a jamais habité l’immeuble, est la même personne qui, pendant des années, est connue pour louer des appartements meublés à des touristes étrangers, en générant une activité de prostitution dans plusieurs immeubles.

Ces deux personnes, la nouvelle présidente et son assistante, se comportent comme si cet immeuble se trouvait dans une zone de non droit. Un manque de respect flagrant des lois sur la copropriété. D’ailleurs, aussitôt après le départ du gardien, ces deux dernières se sont emparées de la conciergerie alors que c’est le tribunal qui devrait normalement prendre acte du départ du gardien et remettre les clefs au syndic officiel. Elles ont changé la serrure de la porte et s’apprêtent à faire des travaux dont on ne connait toujours pas la nature!

Devant de tels abus, la plupart des copropriétaires se sentent impuissants. Certains ont l’impression que les autorités ferment les yeux devant ces comportements. Les deux personnes responsables du bureau du syndic officiel respectent trop les lois pour oser intervenir!  Ils attendent patiemment que la justice se prononce et détermine le sort de ce nouveau syndic fondé sur la fraude pour protéger des intérêts privés.  

Madame la Mairesse, force est de constater d'après l’exemple que je viens de vous rapporter, que la présence d’un bureau de syndic au sein d’un immeuble ne suffit pas apparemment pour mettre fin à des comportements qui méprisent les lois d'un état de droit. Je fais appel à vous pour rappeler aux citoyens que les lois qui régissent la copropriété ont été votées par notre parlement afin qu'elles assurent un vivre-ensemble entre copropriétaires voisins. Les poursuites judiciaires prennent du temps et beaucoup d'argent. C’est en comptant sur le silence, le désengagement et l’indifférence des autorités, que ces quelques copropriétaires sans scrupules ont fini par salir la réputation de certains immeubles. Le manque d'action des autorités devant de tels abus découragent les honnêtes citoyens. 

Et pourtant, quand j’ai assisté à la première assemblée générale des copropriétaires, en juin 2019, pour fonder le bureau de syndic, j’avais un rêve. En mettant fin à ce tourisme sexuel, notre immeuble allait devenir un exemple à suivre pour d’autres immeubles. Que notre cher quartier Hassan retrouve le grand respect entre voisins dont j’ai été témoin en arrivant sur la rue Abdelmoumene en 1967.

Notre immeuble est actuellement le théâtre d’une guerre larvée entre copropriétaires. Je vous laisse imaginer combien d’autres immeubles à Rabat vivent la même situation.

Je compte sur vous Madame la Mairesse pour accorder à ce problème de société l’attention particulière qu’il mérite.

Mohamed Lotfi.  Journaliste.

Cc: Driss Razi. Président de l’arrondissement du quartier Hassan.

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