2006-04-20 | Rencontres, Débats de Souverains, Vidéos, Audios, 2006 à 2010

Le Père Jean 2006

« Deux espace sacrés. La chapelle et le local des Souverains.…. »

Le Père Jean 2006 - 1

Aumônier de la prison de Bordeaux pendant 38 ans

20 Avril 2006

Le Père Jean 2006 - 2

Aumônier de la prison de Bordeaux pendant 38 ans

20 Avril 2006

Le Pape de Bordeaux - Reportage

La dernière Messe du Père Jean 2006, Aumônier de la prison de Bordeaux pendant 38 ans

20 Avril 2006

Extrait de la rencontre

Je quitte ma cellule
Je traverse les couloirs
Je salue mes amis
Je leur dis " à plus tard "


Tu n' quitte pas Bordeaux
du moins pas encore
tu m’évade dans les mots

et la musique des noirs

Ta vie est un roman
Ta vie est une chanson
Qui en est l'auteur
c'est toute la question

Des questions que tu te poses
en vers et en proses

Je te salue homme de Dieu
Et je te plaide notre cause

André Patry, Père Jean,
Bienvenue parmi les
Souverains anonymes

1- Bonjour Père Jean, tu es depuis trente huit ans, aumônier de la prison de Bordeaux. Dans quelques jours tu vas prendre ta retraite. Des milliers d’hommes dont moi-même ont eu le privilège et l’honneur de croiser ton chemin. Pour plusieurs parmi eux tu as été la bonne personne qu’ils ont rencontrée, au bon moment et au bon endroit. Certains ont déjà retrouvé leurs voies et d’autres comme moi, ils ne sont pas loin. Pour les auditeurs qui ne me reconnaissent pas encore, je suis Philippe Guillaume et pour toi, je suis l’avocat du diable. Un joli surnom que tu m’as affectueusement donné parce que tu connais bien mon sens de l’humour. Mais aujourd’hui, exceptionnellement, je ne serais pas l’avocat du diable de personne. Aujourd’hui, c’est un grand jour pour nous les Souverains. C’est le jour du grand, très grand hommage au grand homme que tu es. Moi et mes camarades Souverains, nous tenons à te rendre cet hommage. C’est la moindre des choses envers un homme qui a fait beaucoup de bien. 38 ans à servir la dignité des hommes, cela mon père se fête. Cela ne devrait pas passer inaperçu. Le monde entier devrait savoir qu’il existe un homme du nom d’André Patry. Le 19 novembre 1992, à l’occasion de ta première participation à notre émission, ce jour là, les Souverains anonymes t’ont élu Le Pape de Bordeaux. Parce que tu as été et tu es encore le Papa spirituel de plusieurs hommes de passage en prison. Père Jean, tu as été aussi pour notre programme un fidèle et régulier collaborateur. Chaque fois que Mohamed a fait appel à toi, tu as répondu à l’appel. Je te connais Père Jean, à Bordeaux et en dehors de Bordeaux depuis au moins 14 ans. J’aurais beaucoup de choses à dire sur toi, mais avant de reprendre la parole, j’aimerais que tu écoutes les propos et confidences d’autres Souverains. Nous avons écouté quelques extraits de cette première rencontre avec les Souverains de 1992. Juste avant qu’ils ne prennent la parole, j’aimerais que tu rappelles brièvement aux Souverains comment tu es arrivés à Bordeaux et surtout comment était Bordeaux il y’a 38 ans. ?

2- Bonjour Père Jean, je m’appelle Frantz, le peu que j’ai appris sur toi en préparant cette rencontre, me fait penser à l'énigmatique frère Tuck, compagnon de Robin Des Bois, qui est comme tu sais un grand amateur de cuisine, mais il est surtout l'homme de prière et d'église et un combattant actif pour soutenir la cause de Robin des bois, celle d’aider les pauvres. Il y’a donc dans ta mission une vocation de justice. J’imagine que plus que d’autres, tu comprends bien Père Jean, que l’injustice provoque l’injustice. Tu étais là quand mon ami Fritz, qui est aujourd’hui libéré, avait dit à Michaëlle Jean, lors de sa visite : ‘’Avant de faire du mal, on m’a d’abord fait du mal’’. Si je te compare à Frère Tuck, c’est parce que j’ai profondément l’impression que tu es conscient de cette réalité. Cela explique pourquoi les détenus de Bordeaux savent qu’il y’a au moins une personne à Bordeaux qui ne les jugent pas, qui ne les a jamais jugé. Au nom de tous hommes de passage à Bordeaux je te dis aujourd’hui MERCI.

Maintenant, j’aimerais te parler un peu de moi. Moi quand je prie, c’est pour que Dieu protège mes enfants du mal. Et pourtant je ne suis pas un Fidel de l’Eglise. J’ai rarement été à la Chapelle de Bordeaux, mais je prie à ma manière. Le fait d’avoir des enfants, de m’inquiéter pour eux, ça nourrit ma foi en Dieu. J’ai 4 enfants, une fille et trois garçons. Ils sont présents dans mes prières, mais je te demande à toi aussi mon Père d’avoir une pensée pour eux lors de tes prochaines prières et je te dis d’avance Merci.

3- Bonjour mon Père, je m’appelle McLee. J’ai toujours porté sur moi plusieurs croix. Je sais que je suis un homme de foi, mais je ne prie pas beaucoup. Je me fie plus à mon instinct qu’à ma foi. En préparant la rencontre, je me suis posé plusieurs questions sur le rapport entre l’instinct et la foi. Comme tout le monde, j’aimerais avoir plus de contrôle sur ma vie. Pour y arriver j’aimerais que ma foi nourrisse mon instinct.. ? À ton avis, de quelle façon la foi peut nourrir l’instinct. ?

4- Bonjour Père Jean, je suis Shubert et j’ai écouté la musique de Shubert pour la première fois dans ma vie ici même dans ce studio sur un rythme rap. J’ai compris finalement pourquoi je revenais souvent à Bordeaux. Shubert était à la recherche de Shubert , maintenant que je l’ai trouvé, que je l'ai entendu, que je l’ai apprécié, je ne vois plus la raison de revenir ici. Il est donc possible que ma carrière à Bordeaux se termine en même temps que ta carrière. Chacun à sa manière se cherche et parfois, il se retrouve.

Alors, avant de dire À Dieu à Bordeaux, j’aimerais te dire ce que je pense de toi. Tu es un homme généreux, mais pour moi tu es aussi un prêtre rigolo, un drôle d’aumônier. Chaque fois que j’ai assisté à ta messe, je ne me suis jamais endormi. Tu fais des blagues, tu racontes des jockes, ce n’est jamais ennuyant avec toi. Pas moyen de faire une petite sieste quand c’est toi qui donnes la messe.

Après 38 ans de service comme aumônier de la prison de Bordeaux, tu as certainement fait un peu le bilan de ton aventure, qu’est-ce tu en retiens de plus important. ?

5- Georges William :

6- Bonjour Père Jean, je m’appelle Essadki, tu te rappelles sûrement de moi. En préparant cette rencontre, j’ai raconté à tout le monde deux anecdotes qui démontre bien que ta religion et la mienne ont en commun l’ouverture vers l’autre. À ma première libération, je t’ai croisé à la sortie de Bordeaux et tu m’as offert un lift. En chemin, j’ai appelé ma femme pour lui dire que j’arrive avec un invité spécial. Rendu à l’entrée de chez-moi, tu ne voulais pas entrer parce que tu avais d’autres engagements. Mais je t’avais dis que je ne pourrais pas rentrer chez-moi sans toi parce que ma femme n’accepterait pas que tu viennes jusqu’à la maison sans entrer. Finalement, tu as fais des appels et tu es resté chez-moi au moins trois heures. Ma femme avait fait des crêpes marocaines, du thé à la menthe. C’était un moment très agréable que je garde de toi. Une autre fois, avec plusieurs amis musulmans, nous t’avons préparé un cadeau, une croix faite à la main avec des bâtonnets. C’était la première fois que des détenus musulmans de Bordeaux t’offrait un cadeau aussi surprenant. Tu ne croyais pas des yeux. J’aimerais juste te dire Père Jean que les gens qui portent Dieu en eux se reconnaissent quelques soient la religion des uns et des autres. Je suis sûr que tu vas manquer beaucoup aux Souverains de Bordeaux. Maintenant que tu vas prendre ta retraite, tu vas sûrement voyager un peu, je te conseille la plus belle destination de la terre. Le Maroc. D’ailleurs, je quitte Bordeaux dans quelques semaines, il n’est pas impossible que moi aussi j’aille faire un tour. Peut-être qu’on prendra ensemble du thé à la menthe avec des crêpes.. Bon voyage et bon repos.

7- Bonjour Père Jean, je suis Sergio. Je viens d’un pays très catholique, le Portugal. Comme tout les portugais je suis très attaché à mon pays d’origine, mais je suis aussi attaché au Québec. C’est ici que j’ai grandi. Mais comme beaucoup d’autres jeunes immigrants à Bordeaux, je me pose souvent la question, si j’étais resté chez-nous, au Portugal, aurais-je connu la prison ? Le mode de vie là bas est très différent. L’église est partout présente, mais le beau temps aussi et la belle musique. Mon rêve c’est de retourner dans mon pays, de temps en temps, pour me nourrir de mes racines. Alors si tu vas faire un tour au Maroc, le Portugal n’est pas loin. Merci et bonne retraite.

8- Père Jean. Au moment ou on se parle, il y’a un en France un homme de 96 ans qui continue à défendre les familles sans abris. Il le fait depuis 1949. Il est l’homme le plus populaire en France. Il s’appelle Henri Grouès dit L’Abbé Pierre et tu l’as reçu en 1995 à la Chapelle de Bordeaux ou une émission spéciale avec les Souverains anonymes a été enregistrée. C’est certainement un bon souvenir que tu dois garder de tes 38 ans de service à la Chapelle. Il y’en a sûrement d’autres. Parle-nous un peu des meilleurs souvenirs que tu aimerais garder de cet espace sacré de Bordeaux.

9- Bonjour Père Jean, je suis Stéphane, moi aussi j’aime aller à la messe parce que je sais d’avance que je ne vais pas m’ennuyer. J’aimerais souligner un autre aspect de ton travail. À Bordeaux, il y’a partout des traces de toi. Même dans le trou, les détenus sont servis par toi. Un jour tu t’es demandé si ça servait vraiment à quelque chose d’aller distribuer les textes de prière dans les cellules. Et finalement, tu es allé quand même. Ce jour là un détenu avait décidé de se suicider, mais grâce à ton passage, le texte de prière que tu as glissé dans sa cellule a fait changer sa décision. Je suis sûr que sans le savoir tu as sauvé la vie de plusieurs d’autres hommes en désespoir. Alors Merci pour eux, même si le mot merci n’est pas grand-chose.

10- Rebonjour mon Père, c’est encore Philippe. St-Paul a dit : Lorsque j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je vivais comme un enfant, maintenant que je suis devenu un homme j’ai cessé tout enfantillage. Je ne suis pas St-Paul, mais je fais de mon mieux pour cesser tout enfantillage.

Père Jean, C’est à mon tour de te rendre hommage à ma façon. je t’ai connu pour la première fois il y’a 14 ans. C’était à ma première sentence. Je venais de quitter l’armée canadienne. Je n’avais plus de bus ni d’espoir. Je ressemblais à un canadien errant. À Bordeaux, j’ai trouvé en toi l’homme qui m’a réconcilié un peu avec l’humanité. Mais aujourd’hui, après 14 ans, je me trouve dans une situation que je ne souhaite à personne. Je suis en train de devenir pratiquement aveugle. Moi qui adore la lecture, je n’arrive plus à lire. Moi qui adore voir des belles femmes, je ne peux plus les voir. Je devrais être très amer. Je devrais perdre tout sourire. Je devrais être en colère. Et ben, ça serait mentir de dire que je ne le suis pas. Malgré tout, je garde le sourire. C’est en plus de la vue, je perdais le sourire, qu’est-ce qui me resterait. Je dois dire que le plaisir de te parler me remonte beaucoup le moral. J’ai une profonde sensation que maintenant que tu quittes tes fonctions d’aumônier de Bordeaux, je ne vois plus la raison de revenir à cet endroit. Je crois que c’est la meilleure façon de te rendre hommage, c’est de ne plus remettre mes pieds à Bordeaux. Parce qu’après toi Bordeaux ne sera plus la même. Et pour moi, la prison de Bordeaux sans le Père Jean, elle n’aura plus le même sens. Je crois sincèrement que je suis en train de faire ma dernière sentence. Mais avant de quitter Bordeaux, je vais essayer de suivre un de tes conseils. Celui de concilier mon cœur avec ma tête. Tu seras mon model comme tu l’as été pour d’autres avant moi. Un homme de foi et de patience. La foi c’est comme l’amour, en étant jeune, on ne la connaît pas, c’est en vieillissant qu’on apprend à la connaître.

Père Jean, je te pose une petite question : En tant qu’homme de foi, comment penses-tu que je peux gérer mon impatience et puiser dans ma foi les outils nécessaires pour passer à travers mon épreuve. ?

11- Bonjour Père Jean, je suis Ali. Je suis né ici de parent libanais. Je suis musulman, croyant pratiquant. Dans le Coran, il y’a une phrase qui aurait pu exister aussi dans la bible. La phrase dit : Dieu est avec les patients. Je prie Dieu de m’accorder la patience pour passer à travers les mois qui me restent. Travailler en prison ce n’est pas chose facile. J’aimerais savoir si tout au long de tes 38 ans à Bordeaux, as-tu été parfois découragé au point de vouloir quitter. ?

12- (Georges-William) Parmi les hommes que tu as rencontré à Bordeaux, il y’en a un pour qui tu as célébré ses funérailles. Jean-Pierre Lizotte. Encore aujourd’hui, les médias parlent de lui de temps en temps parce qu’il a fait objet d’agression policière menant à la mort. Une femme a consacré un livre sur lui. Jean-Pierre était connu de tous les gardiens parce que Bordeaux était devenu le foyer qu’il ne pouvait pas avoir. Jean-Pierre était poète. Un jour il a écrit un beau texte qui a été mis en musique par un autre Souverain.

Il passe dans mon coeur un bateau
Jamais il n'ira sur l'eau
Il reste enfermé dans la vague de la honte
comme un escalier qui monte

Ce bateau n'est pas fait de fer
Il est plutôt tout de chair
Un jour, il a eu un père
qui s'est séparé de sa mère

Il pourrait si bien naviguer
Partir pour l'étranger
Connaître l'amitié
Surtout se sentir aimé

Mais il demeure au port
Au quai du remord
Difficilement, il s'endort
Il a peur de la mort

Il passe dans mon coeur un bateau
Jamais il n'ira sur l'eau
Il reste enfermé dans la vague de la honte

Comme un escalier qui monte

Jean-Pierre Lizotte

13- Bonjour Père Jean, je suis Laurent. Tu es le dernier invité de Souverains anonymes avant que je quitte Bordeaux. Comme toi, je vais prendre ma retraite de cet endroit. Toi avec le sentiment du devoir accompli et moi avec le sentiment que dans la vie il existe de meilleur endroit que Bordeaux pour vivre. Mohamed m’a demandé d’écrire un texte. Son titre : Sur la route.

Je suis sur la route de la vie

Et je marche, je marche, je marche.

J’ai vu de ravissants paysages

Et d'autres qui laissaient à désirer

Ceux-là j’aimerais les effacer

Il y en a déjà que j'ai oubliés

D'autres, me resteront gravés jusqu’à dans ma tombe

Au cœur ou de mon pèlerinage

Sur la route de ma vie,

J'ai perdu et j’ai gagné.

Mais il y a deux choses,

Deux choses qui ont grandi en moi

Comme un bonzaï

La foi et l'amour

La foi en Dieu et l’amour de mon prochain

Père Jean, tu as été longtemps mon prochain

Comment t’oublier.

Même si tu t'égares dans notre inconscience

Tu trouveras toujours le chemin vers nous.

Que la vie te soit bonne.

14- Alexis Joubert

Au nom du père Jean, du fils et du saint-Esprit

38 ans de service

Voilà une grande vie

Aider les âmes perdues était ta mission

Surtout ceux qui sont en prison

Pas facile d'atteindre un homme encagé

Tu les as tout de même percés

La première fois que je t'ai vu,

Je me suis senti appelé

Est-ce la religion ou le fait que je voulais me confesser

Voilà 20 mois que je suis embarré

Je vais sortir bientôt de cet enfer

Tout en sachant qu'il y avait un ange dans la chapelle en arrière

Mais maintenant tu t'envoles pour de vrai

Après de nombreuses bénédictions, je te donne la mienne

Bonne chance et bonne vie

Que la paix soit avec toi.

Père Jean, demain je quitte Bordeaux. J’en garderai deux espaces ou j’ai fais le plein de moi-même. Deux espace sacrés. La chapelle et le local des Souverains. Ceci est un nouveau local. Tu as connu l’ancien local qui était grand comme un château. Celui-là est aussi petit qu’une cabane. Il devrait être bientôt réaménagé et agrandi. Mais peu importe la grandeur du local, c’est ce qu’on en fait qui compte. Alors, au nom de tous mes camardes, je te demande mon père à la fin de cette rencontre de bénir ce nouveau local. Beaucoup d’autres Souverains passeront par ici, ils viendront exprimer le meilleur d’eux-mêmes. Ils feront ce que j’ai fais moi-même. Parler, chanter, créer s’évader et s’épanouir.

Père Jean, comme tu sais, d’habitude on reçoit des artistes, des chanteurs, des créateurs, aujourd’hui on a reçu un prêtre.

Au nom de tous mes camarades, je te déclare André Patry, pour la deuxième fois Pape de Bordeaux et Souverain anonyme.

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